Festival d'Avignon

[Festival d’Avignon 2015] Jamais Assez de Fabrice Lambert

Hybris en scène
by 16 juillet 2015
Pourquoi "oui" ?

- Une scénographie humble mais magistralement élégante et porteuse de sens
- Un travail du corps fait de boucles et d'ad libitum
- Un propos et un sens du message
- Les lumières de Philippe Gladieux
- Le défilement du temps, présent à tous les chapitres de la création, des lumières aux tableaux chorégraphiques

Pourquoi "non" ?

-

Verdict...
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Rick Panegy
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LA CRITIQUE
/ EN BREF / S’inspirant du projet « Onkalo » en Finlande, qui consiste à mettre en place une structure pour y enfouir des déchets nucléaires et du documentaire « into eternity« , qui traite ce sujet, Fabrice Lambert construit, avec « Jamais assez« , un spectacle lumineux, fait de boucles et de distorsions du temps, en écho à la dimension pharaonique et dilatée dans le temps du projet « Onkalo ». Une réflexion sur le rapport de l’homme au Temps, à la démesure de son ambition, et sur son incapacité à se projeter. Un spectacle aussi beau que fort, qui allie l’esthétique à la profondeur de son sujet.

Tels des Prométhée sans honte, les ombres vouées à l’inéluctable de Fabrice Lambert fascinent. Elles révèlent autant qu’elles alertent. Elles donnent surtout à réfléchir sur l’implacable hybris de l’espèce humaine : cette démesure de s’attribuer le pouvoir des Dieux, jusqu’à s’en autoriser un qu’elle ne maitrise pas. Elle avait eu le feu, elle a inventé le « feu éternel ».

Pour faire raisonner sur scène le défilement du temps, Lambert met en exergue la divergence inexorable du rapport homme/temps. Cette divergence ne permet à l’Homme que d’agir par pari. Une fois disparu, l’homme ne peut rien que laisser le temps poursuivre… Jamais assez évoque cet état de fait, en exposant comme prétexte une illustration chorégraphique du projet Onkalo, en Finlande : celui-ci consiste à construire un élément capable d’héberger pendant 100 000 ans les déchets nucléaires produits par l’Homme. Il faudra 100 ans à l’espèce humaine pour arriver à terme de la construction. Le temps ici n’est plus perceptible pour la raison humaine, alors même qu’elle espère prendre conscience de son propre forfait. Personne ne verra la fin des travaux, personne ne saura dire si la construction sera pérenne. Sur scène, le temps est dilaté autant qu’il parait prendre une autre dimension dans ce projet. Les lumières de Philippe Gladieux, pourtant subtiles et délicates, font sens à chaque tableau, permettant cet étirement du temps et répondant à l’idée de sa dislocation. Les chorégraphies en boucles et les séquences quasi « ad-libitum » de Lambert répondent cette distorsion temporelle, jusqu’à ce signe final « infini » que tracent les danseurs dans leurs derniers mouvements.

Un jour (l’homme) a trouvé un nouveau feu, un feu si puissant qu’il ne pouvait être éteint. Into Eternity - Michael Madsen

Avec le nucléaire, les hommes ont dérobé le pouvoir aux Dieux. Fabrice Lambert les perçoit comme des Prométhée modernes. Il s’appuie, pour développer son illustration chorégraphique du projet « Onkalo », sur le documentaire Into Eternity de Michael Madsen, dont il diffuse des extraits sonores dans sa bande son. Tandis que la dizaine de danseurs évoluent sur le plateau, comme des électrons dans une boite blanche au sol,  la musique alterne, et de rythme et de durée, laissant parfois les danseurs ne s’exprimer que sur leur respirations. Les compositions, un mix d’électro et de classique soulignent alors la durée de l’entreprise monumentale, vouée à traverser les âges et les temps, les modes et les changements.

Il (faut) dire aux enfants de se souvenir pour toujours d’oublier. Into Eternity - Michael Madsen

A l’immuable destin, celui d’un « feu éternel » qui détruit autant qu’il peut créer, répond l’impermanence de l’homme : sera-t-il capable de retrouver tempérance et modestie, lorsqu’il aura enfermé dans sa boîte l’objet même de sa création mortifère ? La fin du spectacle semble évoquer un certain scepticisme. La matière y travaillée comme si l’humain était voué à la disparition : des projections horizontales de « champignons » nucléaires, en fumées épaisses, obscurcissent la scène ; un sac plastique, comme pour évoquer les déchets, recouvre l’espace de vie des danseurs/hommes.

Il y a surtout, dans Jamais assez, une émotion particulière lorsqu’on se laisse aller à contempler la puissance intraitable du temps et l’ironique inconscience de l’Homme. Jamais assez, c’est aussi ce regard mélancolique, ce regard désabusé sur le définitif, ce regard implacable sur l’inéluctable. Il est important de « se souvenir pour toujours d’oublier » cet excès destructeur de quête de puissance, comme le dit Madsen dans le documentaire. L’homme s’est voulu démiurge, il s’est découvert Cronos, dévoreur de ses propres enfants.

Rick Panegy

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Crédits Photos / © Christophe Raynaud de Lage

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