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[Théâtre – Entretien] Micha Lescot

by Rick Panegy25 décembre 2015
Au Sujet de Tartuffe, Othello, Ivanov, Luc Bondy et le corps...
L’entretien a été réalisé pendant la programmation d’Ivanov, qui a ouvert la saison 2015/2016 au Théâtre de l’Odéon, avant la disparition de Luc Bondy (décédé le 28 novembre 2015), directeur du théâtre et metteur en scène de la création Othello dans laquelle Micha Lescot devait jouer Iago.

Début 2016, Micha Lescot reviendra dans cette même salle pour la reprise de Tartuffe, dans le rôle titre.

Lorsque nous rencontrons Micha Lescot, il est en plein dans les représentations d’Ivanov, et se prépare alors doucement pour son Iago d’Othello.

Autour d’un thé, nous discutons Bondy, théâtre, santé, carrière, jeu et rôle de pourris -ou d’odieux, à voir…-

logo R&P  Rick&Pick : Vous ouvrez la saison de l’Odéon avec la reprise d’Ivanov : vous y avez le rôle-titre. Cela change-t-il votre approche de la pièce, une reprise ?

Micha Lescot : On avait déjà joué l’année dernière certes, mais déjà en deux fois : une fois un mois, une pause, puis encore un mois. On avait donc déjà l’effet d’une reprise. A la création, on a tellement peur, on se dit qu’on ne va pas y arriver, et s’il y a reprise, on se dit que finalement c’est parce que cela ne s’est pas si mal passé la première fois !

Et puis, c’est idiot, mais on s’entend tous très bien. Nous sommes 21, ce n’était pas gagné ! Je suis très heureux de reprendre et de me replonger dedans ! Si je pouvais la jouer tous les ans, je serai ravi !

Les bénéfices d’une reprise, c’est qu’on se sent plus « rempli » du rôle (…) Ce n’est plus cérébral, c’est organique. Micha Lescot

Les bénéfices d’une reprise, c’est qu’on fait moins de choses mais qu’on se sent plus « rempli » du rôle : on n’a plus besoin de prouver qu’on peut jouer la pièce. On joue le pièce. On peut affiner son jeu, l’épurer. Finalement les émotions et les intentions de jeu passent mieux, elles sont plus claires. Par exemple, dans Ivanov, je dois faire quelque chose qui relève de l’ordre du mystérieux, jouer quelqu’un d’insaisissable : j’ai l’impression que c’est désormais plus contrasté, et que je n’ai pas à prouver que je peux jouer un rôle « profond ».

Cela s’affine en pratiquant, je ne m’en rends pas compte : je ne me dis pas « tiens je vais nuancer »… Ça passe mieux, c’est « descendu ». On a toujours cette image là, que le travail doit « descendre en nous ». Ce n’est plus cérébral, c’est organique. C’est agréable car ce sont les seuls moments où on a l’impression de progresser…

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logo R&P  R&P : On vous met en garde Micha, on s’inquiète ! Ivanov, avant cela Tartuffe, bientôt Iago : Tous ces rôles de types cyniques, misanthropes, on va finir par croire que vous l’êtes vraiment.

M.L.: Ce sont les rôles les plus amusants à jouer ! C’est agréable… C’est vrai, on essaie toujours de ramener ce qu’on a à jouer vers quelque chose d’intime donc il doit bien y avoir une partie de moi « pas nette » ! Mais je ne juge pas les gens que je joue…

Je ne juge pas les gens que je joue. Micha Lescot

Certes, Iago, j’avoue que c’est difficile mais Ivanov, je ne me dis pas que c’est un salaud. Ce n’est pas mon discours… C’est un homme qui se comporte mal, parce qu’il va très mal, qui en vient à dire des choses absolument atroces, mais il faut essayer d’y trouver l’humanité. Même Tartuffe, je ne suis pas du côté de ceux qui vont le juger. Je l’interprète, cela m’amuse d’aller vers le côté le plus dégueulasse possible mais avec beaucoup de sincérité. Et pareil pour Lenny  (ndlr : dans Le Retour de Pinter par Luc Bondy), Luc (Bondy) me parlait d’un type qui devait plonger dans quelque chose de proche de la folie mais pas du côté du cynisme justement, car le cynisme protège.

Là, le type est perdu, n’a plus de repères. Et en même temps, on sait pas si il est complètement stupide ou brillant !

logo R&P  R&P : Iago est davantage brillant que stupide pour le coup…

M.L.: Oui mais je ne l’ai pas encore travaillé… C’est vrai que, lui, c’est vraiment le mal incarné !

logo R&P  R&P : Cet enchainement de rôles, très atypiques, pourrait vous faire tomber dans le cliché. Comment on l’évite ? Vous parliez de sincérité tout à l’heure, c’est la clef ?

M.L.:  Et bien il faut tomber sur un grand metteur en scène, qui a une vision de ces rôles là, qui ne se laisse pas impressionner par la mythologie du rôle.

Il faut tomber sur un grand metteur en scène, qui ne se laisse pas impressionner par la mythologie du rôle. Micha Lescot

Par exemple, pour Tartuffe, on peut s’arrêter au cliché du petit gros qui ne dit jamais la vérité, qui est un peu au-dessus de tout et qui essaie de faire son beurre… Mais tout à coup on se rend compte, quand on se replonge dans les scènes, qu’il a vraiment du désir pour la fille par exemple. Et là, ça, ça se joue, au delà du cliché ! On n’est plus dans le jugement, on est dans « comment arriver à avoir quelque chose qui ne nous est pas destiné ? ». Et on peut alors commencer à essayer de le comprendre ou à jouer autre chose que la simple distance…

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logo R&P  R&P : Avec Bondy (dans Le retour, dans Tartuffe, dans Ivanov, et bientôt dans Othello), comment travaillez-vous ? Vous arrivez avec des propositions ou c’est lui, metteur en scène, qui arrive avec un schéma établi? 

M.L.: Lui, il nous oriente vers un tas de lecture, on parle beaucoup… Moi aussi, le connaissant très bien désormais, j’arrive avec ce que j’ai pensé. Ensuite lors des répétitions, tout cela ressort, on ne sait pas trop comment, on a digéré, on s’est chargé de plein de choses. Ce qui est bien quand on travaille souvent avec le même metteur en scène, c’est qu’on commence à avoir un vocabulaire commun, des références…

logo R&P  R&P : Tartuffe, d’habitude on peut avoir une certaine empathie pour lui… Le vôtre était…

M.L.: Dégueulasse !?

logo R&P  R&P : Voilà !

M.L.: Vraiment dégueulasse ! Mais justement, je pense y avoir mis une forme de sincérité. On a de l’empathie pour quelque chose qui nous rassure : quand les mecs jouent les gros méchants comme cela : « ahahah je suis le méchant », en se frottant les mains, on l’a vite identifié et on se dit alors qu’il n’est pas dangereux ce méchant-là ; nous sommes rassurés, on peut avoir de l’empathie…

Tartuffe, c’est un révélateur. Micha Lescot

C’est étrange de dire cela avec la tête que j’avais dans Tartuffe, mais je pense que pour arriver à donner le sentiment d’être »dangereux », il faut qu’il y ait quand même un forme de séduction… Qu’on se dise « cette personne me gène, mais il doit y avoir une chose, même si c’est très bas, qui doit être attirante ». Ceci dit, je sais que des personnes le rejettent totalement…

logo R&P  R&P : Tartuffe, une sorte de fantasme…

M.L.: C’est ça ! Tartuffe, c’est un révélateur, quelqu’un qui est à l’image des gens qui l’ont accueilli : c’est le mal, représenté par cette famille qui va mal. Son arrivée fait tout ressortir. C’est un peu comme les films de David Lynch, les maisons y sont clean mais quand on rentre on s’aperçoit que ce n’est pas si propre…

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logo R&P  R&P : Ivanov est plus « mystérieux ». On ne le voyait pas aussi cynique… Parlez-nous de votre vision de ce personnage.

M.L.: Quand on lit le texte, on voit que le personnage est misanthrope… Il y a une espèce de longue plainte, et souvent les personnes à plaindre veulent se faire plaindre. C’est un problème qu’on voulait éviter. Avec Luc (Bondy) on se disait qu’Ivanov n’est pas du tout quelqu’un qui veut se faire aimer ! Mais les gens l’aiment quand même… On repensait à des figures de personnes qu’on connaissait, vraiment déprimées : bizarrement, ce sont des personnes qui ne se plaignent pas mais pour lesquelles on éprouve tout de même une sorte d’attraction, car on veut les sauver…

logo R&P  R&P : On peut avoir de l’attraction selon vous pour cet Ivanov ?

M.L.: Je ne sais pas si c’est à moi de dire cela… Mais disons que c’est en accord avec les filles avec qui je joue : je donne assez à Victoire Du Bois, que je ne regarde pas de haut, pour qu’il y ait des rapprochements. Et je me fais aussi « désarçonné » par elle…

logo R&P  R&P : Il y a pourtant une sorte de mépris…

M.L.: Dans l’instant ! Mais la fois d’après il lui crie « on y va »… Ivanov est quelqu’un de perdu. Je ne voulais pas le faire plaindre, cela n’aurait pas été honnête…

Il faut réussir à faire sentir ce qu’il était avant. On doit sentir qu’il n’a pas toujours été ainsi ! Je sais quels sont les moments où je laisse entrevoir quel genre d’homme il aurait pu être avant… En l’occurrence, dans cette pièce, pour moi, il n’y a pas d’évolution : on le prend à un point où il est déjà très abîmé. En dépression depuis un an (à l’époque de Tchekov, on ne sait pas ce qu’est…), il est plongé dans une longue descente vers la mort. Il faut pourtant trouver dans cette descende des contrastes et des éclairages différents sur sa nature…

Lui son drame, c’est qu’il devient aussi médiocre que les gens de son environnement, il en vient à dire les mêmes saloperies antisémites que ces gens, alors qu’on sait que ce n’est pas sa nature…

En allant mal, toute cette médiocrité ressort.

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logo R&P  R&P : Dans votre carrière, depuis quelque temps, vous avez des rôles porteurs, des rôles titres. Cela donne-t-il une autre responsabilité ? Qu’est-ce qui change dans le fait de porter la lumière ?

M.L.: Je travaille avec Luc Bondy alors c’est très rattaché à lui… Cela change un peu, ce sont des responsabilités auxquelles on ne pense pas trop sur le moment. Mais on s’en rend compte quand c’est fini… Pendant la pièce, on joue… Cela change parce qu’il y évidemment plus de scènes, plus de choses à porter…

Je n’avais pas joué de grands rôles en vers. Je n’avais jamais joué Tchekov… Que ce soit un rôle titre ou pas, ce qui change surtout pour moi, récemment, c’est le texte par rapport aux pièces contemporaines.

Le rôle titre ? Je serais vraiment un abruti si j’arrivais en roulant des mécaniques ! Micha Lescot

Mais dans le rapport aux autres, cela ne change rien ! Je n’ai pas une plus grande loge ! Au théâtre on est préservé de « la grosse tête ». Avec moi j’ai des cadors ! Chantal Neuwirth, Christiane Cohendy, Ariel Garcia Valdès… Je serais vraiment un abruti  si j’arrivais en roulant des mécaniques, je pense que je me ferais exploser contre un mur, et ce serait tant mieux !

logo R&P  R&P : Vous gardez l’esprit de troupe ! D’ailleurs parlez nous de cette fidélité avec Luc Bondy.

M.L.: Oh je n’ai pas de traitement particulier en répétition. Il est plus difficile avec moi qu’avec d’autres parfois. Il me demande beaucoup et il me fait confiance, et c’est merveilleux mais j’ai intérêt à assurer derrière! La pression est peut-être plus grande parce qu’il ne faut pas rater son coup. Il me fait confiance alors j’ai tout sauf envie de le décevoir…

logo R&P  R&P : Vous aviez eu une sorte de fidélité similaire auparavant avec Planchon…

M.L.: Oui, mais j’étais plus jeune, je maitrisais moins cela…

logo R&P  R&P : Peut-être y aura-t-il un prochain metteur en scène qui vous accompagnera…

M.L.: Oui je le souhaite, c’est très agréable. Cela fait évoluer quelque chose de jouer plusieurs pièces avec le même metteur en scène… « Acteur fétiche » cela ne représente pas grand chose: Luc (Bondy) n’a aucune obligation envers moi, il n’y a pas de contrat d’exclusivité ni dans un sens ni dans l’autre. Il se trouve que quand un aussi grand metteur en scène vous demande de faire Ivanov, Tartuffe, puis Iago, je ne peux pas dire non. D’ailleurs il ne me le demande même pas, il me le dit, et je dis oui… Je n’aurais pas envie de dire non !

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logo R&P  R&P : Une sorte d’esprit de famille ?

M.L.: Pour un acteur, c’est rassurant cet « esprit de famille ». Quand un metteur en scène vous demande de retravailler avec lui, c’est qu’il a été heureux de ce qui s’est passé la fois d’avant… C’est une satisfaction.

logo R&P  R&P : Vous ne vous dites pas que cela vous empêche pas d’aller explorer d’autres formes ?

M.L.: Pas du tout, parce qu’il n’y a aucune obligation à cela.

logo R&P  R&P : Planchon, Bondy, rien à voir : le théâtre populaire, la décentralisation puis maintenant l’Odéon, la place centrale, un théâtre à qui certains peuvent reprocher une prudence conservatrice. Vous en pensez quoi de ce « grand écart » ?

M.L.: Planchon il m’a pris au conservatoire ! J’ai 21 ans, à l’école, je ne suis pas fini. Il m’a appris des choses que je fais encore aujourd’hui, techniques, il a fait ma formation. Il m’a appris à lire une pièce… Avec Planchon, il y avait un travail extraordinaire qu’on faisait lors des lectures à la table avec lui : il parlait couramment la langue du 16, 17 et 18eme siècles. Vraiment ! Quand il nous parlait de Marivaux…

C’était un autodidacte, ce n’était pas du tout un savoir hermétique comme pourrait avoir quelque spécialiste qui vous impressionnerait trop… Il nous faisait tout le temps la traduction de ce qu’on jouait !

Bondy a un savoir immense, une expérience énorme mais il est aussi excité et garnement qu’un jeune metteur en scène. Il n’a pas un discours paternaliste. Il a le même âge que vous! Micha Lescot

Luc (Bondy), ce n’est absolument pas la même manière de travailler. La première fois que j’ai travaillé avec lui c’était sur un Marivaux (La seconde surprise de l’amour)… Je jouais avec Clothilde Hesme (moi Le Chevalier, elle La Marquise), et il appelait les personnages Micha et Clothilde ! Ce n’était pas la même approche que Planchon… Il y avait certes quelque chose d’historique, d’une époque, mais il essayait tellement de rapprocher les choses des acteurs qu’il avait engagés que c’était sans doute la première fois que j’étais autant responsabilisé… Bizarrement, j’avais l’impression de faire un « travail » (de manière identique sur « Les chaises » de Ionesco d’ailleurs, où je jouais un vieillard de 96 ans). D’ailleurs, cette manière avec laquelle il m’a amené dans ce travail me donnait l’impression d’être plus proche de cette lecture, davantage encore que lorsque un auteur écrit une pièce pour moi. Finalement, lors des pièces écrites pour moi, je voyais vite que c’était une projection qui était faite sur moi, alors qu’avec Bondy j’avais l’impression de parler de quelque chose d’ultra intime. Et c’est ça, l’approche du théâtre de Luc pour moi…

Bondy trop »classique » ? non… Je le vois comme quelqu’un qui a un savoir immense mais qui serait aussi excité et garnement qu’un jeune metteur en scène, qu’un type qui aurait commencé le théâtre il n’y a pas longtemps, sauf qu’il a une expérience énorme et un savoir gigantesque. Mais cela ne se sent pas : il n’a absolument pas un discours paternaliste, jamais, il ne dit pas « je sais et je vais t’apprendre » il attend d’être surpris et il a le même age que vous.

logo R&P  R&P : Parlons des choix de Bondy : ce regard sur la société, l’impossibilité, la jalousie de classe, la passage de classe -ou plutôt le désir de passage- la bourgeoisie, la différence, le racisme… Vous les jouez ses pièces : comment alliez-vous le plaisir du texte et l’écho social violent qu’elles renvoient ?

M.L.: Par exemple, le jour des attentats contre Charlie Hebdo, nous répétions Ivanov, où je dois dire « sale juive » à ma femme. Vous imaginez la résonance… Évidemment, nous sommes, comme Luc, en prise avec l’actualité. Et si Luc choisit de faire ces pièces (Ivanov sur le racisme ou la médiocrité ambiante, sur une société qui se détruit), c’est aussi parce que cela fait écho à ce qu’on vit aujourd’hui… Lorsque nous avions fait Les chaises de Ionesco également : On avait joué en tournée le jour du tremblement de terre de Fukushima… C’était hallucinant les résonances entre les événements et la mise en scène : c’est dire l’ouverture que Bondy a sur le monde, il est perméable à tout ce qui se passe, il y a la place dans son théâtre pour qu’on puisse projeter énormément de choses. Luc ne ferme pas les sens. Ce n’est pas un metteur en scène didactique. Il y a de la place pour la résonance…

C’est dire l’ouverture de Luc Bondy sur le monde. Il y a la place dans son théâtre (…)à pour la résonance. Micha Lescot

En ce moment, ce n’est pas une période où on se dit « ça va très bien ». Je ne pense pas que le théâtre « change » quelque chose de cette société… Ce sont les gens qui le regardent qui peuvent tout à coup prendre conscience et décident ou non de changer… Nous, on est là pour provoquer des émotions, pour être les « passeurs » entre un auteur et les spectateurs, on est des sortes de messagers. Les gens prennent ensuite ce qu’ils veulent… C’est pour cela d’ailleurs que c’est gênant quand c’est trop appuyé. Cela risque d’empêcher des choses auxquelles on n’aurait pas pensées, et qui traverseraient alors l’esprit du spectateur…

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logo R&P  R&P : Dans Ivanov, vous devez mener ce fameux long monologue ! Comment avez-vous préparé cela avec Bondy ?

M.L.: C’est la première chose que Bondy m’a fait travailler ! Chez lui à une table, il m’a dit « vas y »… Je prends alors une cigarette, assis au bureau, je joue le monologue très « cinéma », un jeu très naturaliste. Il me dit « formidable, parfait ». Je suis étonné mais on passe à autre chose… Puis, aux répétitions, on passait encore par dessus, Luc disait « On l’a déjà fait, c’est bien » Je pensais donc que j’allais jouer derrière mon bureau, assis, bien protégé…mais 10 jours avant la première, Luc me dit « lève-toi, approche-toi au devant de la scène, ferme la porte derrière toi… » Luc nous dirige ainsi, en direct, il nous parle pendant qu’on joue, c’est sa manière de travailler.

Et finalement, nous l’avons assez peu répétée, il voulait je pense que j’ai une forme de fragilité… Je me souviens aussi d’un exercice particulier : Luc m’a demandé d’essayer de jouer cette scène le plus mal possible, afin de me montrer où il ne fallait pas aller : je l’ai jouée d’une manière misérabiliste, complaisante, pleurnicharde… Il m’a dit « fantastique, c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire ». Il me dirigeait par le contraire, ce fut un exercice étonnant…

Avec Luc, j’ai appris à salir. Micha Lescot

A un moment, au milieu de son monologue, Ivanov craque, a une sorte de spasme. Tchekov écrit qu’il pleure normalement… J’ai proposé ce spasme à la place des pleurs à Bondy, lorsqu’il m’a dit de pleurer. Il me disait toutefois de pleurer comme un petit enfant. Il voulait cela mais deux jours avant la première, il m’a demandé de reprendre ce spasme à la place des pleurs. La direction de Luc, c’est ça : il vous garde tout le temps dans un état suspendu, il ne veut jamais que les choses deviennent mécaniques et qu’elles s’installent. Il faut tout le temps garder une certaine fraicheur, un côté non fini. Et quand on sait trop bien faire quelque chose, il aime déstabiliser. Il trouve que cela provoque quelque chose de bien, chez moi notamment: pour éviter ma tendance à « blinder » le jeu, comme je l’ai fait auparavant.. Avec Luc j’ai appris à salir, avant j’étais très clean, un jeu très dessiné, très droit, très niquel.

logo R&P  R&P : Votre corps, c’est votre outil de travail. Le votre est un corps atypique. Et depuis votre accident, votre rapport au corps a peut-être changé. Comment évoluez-vous, entre corps et théâtre?

M.L.: Oui, mon accident a changé un peu mon rapport au corps. Avant, j’avais déjà beaucoup travaillé mon rapport au corps, mais de manière différente… Il y a un moment où je faisais d’ailleurs un peu la même chose, parfois. J’avais trouvé une manière de faire qui plaisait à certains metteurs en scène. Je m’en voulais un peu, je voulais me sortir de cela… Et c’est Bondy qui m’en a sorti. J’avais toujours un rapport au corps presque juvénile, c’est à dire cette forme de fragilité, de légèreté, de verticalité. Il m’en a sorti en me faisant jouer dans Les chaises: Luc m’a alors plutôt ancré au sol, dans ce rôle de vieillard, avec des chaussures extrêmement lourdes.. On retrouve cela dans Ivanov : une lourdeur, mais une lourdeur droite. c’est ce qu’on a cherché à faire l’an dernier. Depuis cet été et mon accident, je ne peux plus trop me plier avec mon dos, ça tombe bien avec ce rôle!

logo R&P  R&P : Vous en avez joué de votre corps auparavant ! On pense notamment au clip de « Padam » de Benjamin Biolay…

M.L.: Oui, mais heureusement je n’ai pas à faire de Moonwalk dans Ivanov… Je vais le retrouver mon corps, je ne suis pas inquiet ! Mais oui j’ai eu peur, lors de mon accident cet été. Je suis content de m’être relevé. Je ne parvenais plus à me lever. J’ai eu un corset pendant trois mois… Il a fallu me remettre debout… C’est bouleversant pour moi aujourd’hui de rejouer, de voir que j’y arrive… Abimé, mais j’y arrive. Je m’étais fixé Ivanov pour y arriver : j’avais dû annuler plusieurs choses cet été.

logo R&P  R&P : Bientôt un rôle dans une pièce de votre frère, David ?

M.L.: J’ai déjà joué avec lui, un peu… Mais oui, je suis son travail bien sûr et j’adorerais faire quelque chose avec David, mais il faut trouver le bon projet et il faut qu’il soit libre. Pour l’instant il n’y a pas de projet de prévu entre nous, non…

logo R&P  R&P : Bon, Micha, il vous reste quoi à faire ? Quel rêve, quelle envie ? Parce que, votre carrière, c’est : Monnier, Di Fonzo Bo, Podalydes, Planchon, Bondy, Vignier, L’Odéon, Vidy, le Rond-Point, le TNS, Nanterre, le TNP, La Colline, Shakespeare, Tchekov, Molière, Dubillard, Pinter, Marivaux, Feydeau… A 41 ans.. Alors, après tout cela, de quoi a-t-on envie ?

M.L.: D’une chose que je n’aurais pas prévue, comme ma rencontre avec Luc, lorsqu’il m’a proposé Marivaux… Vous savez, Shakespeare, Tchekov, c’est génial, mais si il n’y a pas le bon metteur en scène et les bons partenaires, c’est zéro, autant le lire chez soi.

Propos recueillis par Rick Panegy


 

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