[Théâtre – Critique] Le Retour au désert d’Arnaud Meunier

[alert variation= »alert-info »]/ EN BREF / Arnaud Meunier adapte le texte ironique de Bernard Marie Koltès, dans lequel la bêtise, le racisme latent, l’esprit de clivage et de communautarisme, la bourgeoisie conservatrice sont moqués, raillés. Le Retour au désert est une réponse aux néo-réactionnaires… Arnaud Meunier s’y attaque avec beaucoup de sincérité : hélas, le spectacle, propre et net, ne propose rien d’exaltant, rien d’innovant, rien de risqué. Nulle insolence, nulle colère dans cette adaptation un peu trop sage, malgré la présence toujours charismatique de Catherine Hiegel[/alert]

De retour d’Algérie avec ses enfants, Mathilde (Catherine Hiegel) réinvestit de la plus forte des manières la maison familiale qu’elle a quittée quelques années auparavant. Elle s’y heurte à la bourgeoisie obstinée, à une société butée et passéiste, quasi primitive tant elle ne parvient pas, flétrie d’idéaux étriqués, à accepter la fin des privilèges. L’Algérie est désormais indépendante, et bien que l’OAS poursuit ses actions, l’Histoire, elle, avance, inéluctable.

C’est tout en symboles et miroirs que progresse Bernard-Marie Koltès dans Le Retour au Désert : par exemple, lorsque le frère de Mathilde, Adrien (Didier Bezace), refuse de céder la maison à Mathilde, dont elle est pourtant l’héritière, c’est évidemment l’image d’une France incapable de laisser l’Algérie se posséder elle-même qui résonne. Ou encore, lorsque Mathilde impose à son frère gêné la présence de sa fille née en Algérie, qu’elle a appelé Fatima, c’est évidemment l’inévitable métissage culturel qui est exposé : impossible de « débaptiser » Fatima, impossible retour à une France « pure », impossible retour à une Algérie provinciale. L’Histoire future est inéluctable : une idée renforcée plus tard dans la pièce par l’accouplement entre Fatima et un parachutiste Noir. Si l’Histoire est faite d’accidents, l’Histoire avance avec ses propres soubresauts. Tout Le Retour au désert est à l’image de ces éléments en miroirs, jeu d’images en reflet de chroniques coloniales et de chroniques familiales : le spectacle est aussi bien le récit d’une frère et d’une sœur déchirés, qui ne se connaissent plus, liés par le sang mais éloignés par les conflits (de la possession, des valeurs, des codes) que le récit d’une nation qui éprouve exactement les mêmes tourments. Du symbole ou de l’allégorie, la frontière est fine…

Le texte de Koltès est mordant d’une ironie qui surfe entre humanisme et mépris, le rire y est cerné par les grincements de dents. Et pourtant, sur scène, les 2h10 de spectacle, animées par une Catherine Hiegel physique, vigoureuse, teigneuse et mordante (parfois joueuse), sont sans relief. Lisses et sages, elles perdent toute l’insolence, toute l’ironie du texte de Koltès, l’angle ethnologie y est presque effacé et toute la révolte de l’écriture de l’auteur français affadie par la performance comique et par la maitrise formelle. De la joute verbale entre Mathilde et Adrien reste un combat de comédiens, parfois à la limite du cabotinage. De la moquerie de la bourgeoisie (bien connue de Koltès, lui-même issu d’une famille bourgeoise) reste parfois le sentiment d’une parodie, d’une caricature…

Rien n’est franchement raté dans Le Retour au désert d’Arnaud Meunier (à part, peut-être, cette apparition malhabile de Marie, l’épouse défunte). Rien n’est particulièrement transcendant pourtant : esthétique maitrisée mais prudente, scénographie agréable, direction des comédiens minimale (laissant le charisme de Bezace et de Hiegel écraser le reste de la distribution), dramaturgie modeste… En réalité, le défaut de cette version est son excessive retenue, paradoxe décevant au regard de la vivacité et de la démesure dormante de Koltès.

Rick Panegy