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[Cinéma – Critique] The Revenant de Alejandro Gonzalez Inarritu

Seul au Monde
by 22 février 2016
Verdict...
NOTES
Rick Panegy
Philip Pick
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LA CRITIQUE
/ EN BREF /Le sixième film d’Alejandro Gonzalez Inarritu est un long voyage poétique, où la nature et la violence subliment le primitif. Visuellement époustouflant, The Revenant est un réussite technique et artistique, d’une cohérence formelle et sémantique exemplaire, emportée par un Leonardo Di Caprio encore une fois excellent, en même temps physique et subtil. Toutefois, le film semble teinté du syndrome de Narcisse…

Adapté du roman éponyme de Michael Punke (2002), qui s’inspirait de l’histoire tragique du trappeur Hugh Glass, The Revenant retrace le calvaire d’un homme, abandonné par son équipe après avoir été attaqué par un Grizzly et laissé pour mort. Luttant contre ses propres blessures et contre la nature, Hugh Glass, interprété par Leonardo DiCaprio, est guidé par l’instinct de survie et l’esprit de vengeance : retrouver Fitzgerald (Tom Hardy) et Bridger (Will Poulter, décidément abonné aux rôles de pleutres), les deux hommes qui l’ont laissé à la solitude. Le récit est âpre, la narration assez hermétique. Le film est aussi austère que son sujet… Baigné dans une exigence technique et esthétique, The Revenant avance l’exposé de la survie de Hugh Glass -chaque étape est décrite comme un chapitre de sa renaissance-  en même temps qu’il s’arrête ponctuellement, comme des parenthèses doctrinales ou omniscientes, dans une contemplation métaphysique et spirituelle, explorant tant visuellement que symboliquement la notion de transcendance -de l’abandon, de la trahison, de la renaissance, de l’idéal)-. Plus de deux heures trente d’une quête chargée de violence et d’épreuves, Inarritu ne refusant aucune scène, aucun plan brutal ou sanglant ; rien n’étant hors-champ. La première scène (l’attaque des trappeurs par une tribu) en est un exemple fascinant : Plus de dix minutes de flèches et de sang, de mort et de tuerie dans une succession de plans séquences comme sait si bien les faire Inarritu. L’amertume de la violence hyper-réaliste est telle qu’on pense à la scène d’ouverture de Saving Private Ryan. L’attaque du Grizzly ou la scène finale, encore, sont deux autres scènes où la violence plein cadre accentue celle du récit.

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Cette violence, rythmant chaque épisode de l’épreuve de survie (la chair crue, la cautérisation de la plaie à la gorge, la chute dans le ravin et la carcasse du cheval…), relève de la volonté omniprésente d’Inarritu de coller à un réalisme extrême : tout The Revenant est filmé en lumière réelle (ce qui allongea considérablement la durée du tournage, augmentant significativement le budget et obligeant même Tom Hardy à annuler le tournage de Suicide Squad ). Tout est au plus prêt de la nature (insectes, ciel, paysages…), ce qui confère au réalisme recherché des allures de naturalisme (excessif). Inarritu fait de The Revenant un film plus Malickien que Terrence Malick ne l’aurait fait lui-même. L’ombre du réalisateur culte est omniprésente. Celle de Tarkovski rode aussi… Alors que tout semble ainsi plus crédible et plus vrai, éloignant le film des codes classiques des films d’aventures hollywoodiens, rapprochant le résultat d’un quasi-documentaire, c’est le récit lui-même et sa construction qui le rattache au format de la fiction (la situation initiale, la succession d’épreuves, leur résolution, la nouvelle situation finale, font de The Revenant la parfaite illustration des codes du conte, forcément initiatique ici). Un naturalisme et un réalisme toutefois tellement focalisé qu’il en devient par moment artificiel : C’est presque Lars Von Trier dans Breaking The Waves…

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Peu étonnant quand on connait le goût du réalisateur chilien pour les plans léchés et les trouvailles… Peu étonnant, alors, qu’une bonne partie de l’équipe technique du film soit composée de fidèles à Terrence Malick (Emmanuel Lubezki pour la photographie par exemple -déjà présent au côté d’Inarritu pour Birdman). Dans The Revenant, le réalisateur ne renie pas sa façon de filmer, au contraire (il y trouve même, peut-être, davantage de sens que dans ses précédents films). La caméra d’Inarritu s’arrête perpétuellement sur ce qui compose la dualité de la nature, violente et sauvage tandis qu’elle est pure et sublime. Laquelle nature répond en permanence (c’est probablement le seul vrai dialogue du film) au parcours intérieur et à l’épreuve de Glass/Di Caprio : vide, froide, agressive, effrayante, elle n’est qu’un écho à l’âme du trappeur. A titre d’exemple, lorsque celui-ci est emporté dans un rapide, la résonance d’une vie qui défile sans moyen de la contrôler est une seconde lecture aisée. Enfin, bien qu’étant radicalement défavorable, la Nature est aussi le seul et unique levier qui permet à Glass de survivre… Peu à peu, Glass apprivoise cette nature comme il réapprend à se connaître et à maîtriser son but. A l’instar de cette opposition nature bienveillante/hostile, l’ambivalence est omniprésente dans la réalisation de The Revenant, du montage au cadrage, du son à la photographie. Bourrés de plans rapprochés, voire d’extrêmes gros plans, le film s’aère par moment de paysages vertigineusement spacieux et vides. Les plans qui s’attardent, quasi fixement, sur les visages ou la nature répondent à la permanence d’une caméra en mouvement, rarement arrêtée, quand bien même le héros est immobile, englué dans une impasse physique et métaphysique. A ce titre, malgré l’impression visuelle de statisme et d’immobilité (ce sentiment trivial de poids d’une Nature qui serait immuable), fixant Glass dans son état de semi-mort physique et spirituelle, la Nature est, dans le film, imperceptiblement en mouvement : une avalanche, un cour d’eau sur le sol d’une forêt, un torrent, un insecte… L’ambivalence, enfin, est continue lorsqu’il s’agit d’opposer nature et culture : les plans de caméra d’Inarritu, qui glissent par exemple (plus ou moins) subtilement de la nature (en plan large) à une arme -un fusil, un couteau…-(en gros plan) donnent tout son sens à l’absence de manichéisme que semble constater Inarritu dans cette aventure humaine pourtant radicale. Rien n’est perpétuel, rien n’est définitif, tout est fragile. Et discutable. L’alternance des plans rapprochés, où toute l’action se déroule au sol (sentiment de pesanteur, de poids -la culpabilité?- accentué par un écrasement du cadrage), et des plans larges et aériens, en plongée au-dessus de la vallée ou d’un ravin ou en contre-plongée vers la cime des arbres et le ciel, est encore un exemple de la réalisation minutieuse d’Inarritu dans la démonstration de cette ambivalence et de ce  paradoxe. Le montage son, lui-même, fait la part belle à ce croisement de frontières et à la non-segmentation : certains bruits post-synchro à escient se mêlent à la musique, et tout glisse, par moment, dans une ambiance quasi-surnaturelle…

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Ces paradoxes stylistiques font de The Revenant un film à la cohérence fascinante, aboutissant, dans son ultime plan, à une conclusion énigmatique et inattendue, parfaite miniature définitive des contradictions citées plus haut qui rythment le film : fallait-il renier à la mort s’il fallait pour cela renier à son état d’Homme ? Le spectateur, placé en position de contemplation pendant tout le récit, est soudainement, et aussi brutalement que le film, pris à parti (ou en témoin) : quel choix faut-il faire ? Quel renoncement faut-il accepter ? Quel compromis faut-il admettre et dans quel marbre supposé de ses valeurs faut-il tailler pour être un Homme digne ?

On le voit, The Revenant est davantage que le film de vengeance qu’il est en surface. Il est davantage aussi qu’un western ou qu’un survival. Il est bien plus qu’un vigilante movie. Il n’est pas qu’un thrillerThe Revenant, c’est Danse With the Wolves mêlé à Old Boy (Anecdote : Park-Chan Wook, le réalisateur du chef d’œuvre Old Boy, était d’ailleurs à un moment pressenti pour la réalisation de The Revenant) ; c’est Cast Away, ou Gravity, habillé en Essential Killing ; c’est le Vieux Fusil teinté de The Thin Red Line  et de Fitzacarraldo.

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Cependant, et c’est le défaut de sa qualité (déjà gênante dans Birdman, Babel ou même 21 grams), Inarritu est un réalisateur au talent fou, tant narratif que technique, à l’exigence élevée et à la rigueur extrême, il marche sans se cacher sur les traces de Kubrick, et nul ne lui reprochera. Mais, chez le réalisateur mexicain, la maîtrise et la perfection sont telles qu’elles débordent de l’écran, et explosent à la figure du spectateur comme autant de moments de démonstration d’un savoir-faire et d’une œuvre signifiante: par moment, la complaisance semble frôler la pellicule. Et l’auto-satisfaction de mettre, parfois, un frein à la connivence… Certaines scènes n’auraient pas souffert que le réalisateur s’attarde moins sur ses trouvailles… Pour autant, l’objet est donc ici total et absolu, a priori délesté de tout compromis ; et cela, dans une industrie inévitablement malléable aux contraintes et aux impératifs économiques, est une chance rare qu’il faut savoir apprécier, lorsqu’un réalisateur est davantage qu’un exécutant de commande et investit pleinement son habit d’artiste du 7ème art… En revanche, mais ce n’est qu’un détail, la communication autour du film et le story-telling déployé est hélas trop grossier : mettre en avant les conditions éprouvantes de tournage pour louer la qualité de l’interprétation (manger la viande crue, affronter le froid…) est au pire malhonnête au mieux inutile. Rejeter en bloc le film en mettant en avant la recherche de performance -ou d’Oscar- de DiCaprio est-il plus pertinent ? Que le comédien se soit pris le temps d’un tournage pour Marina Abramovic ne devrait pas ranger le film dans le coin des punis…  Les comédiens excellent, peu en importe la cause. Enfin, on reproche à Inarritu de faire un film pour lui-même plutôt que pour son public. Tant mieux répond-on à ces détracteurs : Un artiste fait une œuvre qui lui ressemble, qu’elle rencontre le public est une chance mais pas un impératif : offrir l’œuvre que le public attend est le meilleur moyen de lui servir ce qui ne l’élèvera jamais…

Certes Inarritu n’est pas le seul réalisateur à souffrir du syndrome de Narcisse. Mais il est peut-être un des rares à souffrir aussi du syndrome de Midas : tant qu’il possède ce don, le résultat, même boursouflé de vanité, sera une réussite. Le jour où il le perdra, il suivra, pour peu qu’il ne se corrige, les traces de celui qu’il calque aujourd’hui, presque sans le nier : l’ex-génie Terrence Malick.

Rick Panegy

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