Dernier article du site
 
[Spectacles] [Théâtre – Critique] Medea de Simon Stone
Cinema

[Cinéma – Critique] Les délices de Tokyo de Naomi Kawase

A bittersweet life
by 19 avril 2016
Verdict...
NOTES
Rick Panegy
Philip Pick
NOTES
You have rated this
A bittersweet Life
Avec Les Délices de Tokyo, Naomi Kawase imprime à l’anecdote la valeur de l’universel. Un voyage au cœur de la grâce. Sublime et doux-amer.

La patience, comme source salvatrice d’une philosophie, accompagne -autant qu’elle guide- quiconque appréhende la vie comme un chemin qu’il n’est pas offert de contourner. C’est ce que semble nous enseigner Tokue, sensible et émouvante héroïne humble, de cette leçon de vie, tout au long de sa rencontre avec Sentaro, à qui elle apprend  à améliorer ses Dorayaki en lui délivrant les secrets d’une délicieuse pâte an.

Au départ, Les délices de Tokyo n’est qu’une agréable anecdote locale : Sentaro vend ses pâtisseries dans une petite boutique de la capitale, où la jeune Wakana aime s’arrêter sur le chemin du lycée. Tokue, vieille et fatiguée, mais passionnée, viendra l’aider à améliorer ses gâteaux. La simplicité du récit cache la richesse du propos : bientôt, au rythme de l’évolution de la relation entre les personnages, la naïveté bienveillante de cette histoire banalement culinaire se chargera des mystères de la vie, ceux qui font des Hommes des porteurs de leurs blessures inévitables, en même temps qu’ils incarnent l’essence même de leur nature, à avoir un certain optimisme dès lors qu’ils deviennent sensible à la communion.

Communion des passions (au sens propres), communion des destinées, communion avec la Nature. Communion autour de la sagesse : au contact de Tokue, Sentaro trouvera le sens qui manquait à sa vie, assombrie par les douleurs dont il ne parvenait pas jusqu’alors à se départir. Celles de Tokue, bien plus grandes encore, n’ont jamais entaché l’enthousiasme de la vieille dame. La sagesse de la vieille est contagieuse. Il faut juste laisser le temps faire… Pour la jeune Wakana, c’est une leçon au berceau. Tokue est une ancienne lépreuse, elle est enfermée au sanatorium, et les déformations physiques que la maladie a laissé sur son corps mettront à mal le commerce de Sentaro, effrayant les clients, alors même que ces mains tordues et usées sont celles qui ont donné aux Dorayaki de la boutique la saveur tant appréciée par les acheteurs. Ce paradoxe douloureux est un fil rouge au film de Naomi Kawase, qui imprègne en permanence le goût du doux-amer à son aventure humaine. A ce titre, la peine et les larmes accompagnent les instants de bonheur : si les uns pleurent le destin de Tokue, la sérénité de cette vieille dame -son approche de la vie- semble leur répondre par une esquisse de sourire.

La recette de dorayaki raisonne évidemment, dans Les délices de Tokyo, comme une leçon de vie : si vivre parait complexe, la recette est simple. Accepter d’attendre, observer, communiquer et entrer en connivence avec l’inanimé : Tokue parle à sa pâte de haricots rouges, elle attend des heures à côté de la marmite, elle observe la consistance, la couleur, elle saisit le bon moment… Cuisiner et vivre, c’est être humble, semble chuchoter les yeux complices de Tokue. Et Nami Kawase d’appuyer, avec élégance, l’impression d’un temps qui passe, inéluctablement et sereinement : son film avance au rythme des sakura, de leur sortie de l’hiver à leur floraison, lorsqu’ils se couvrent quelques jours de leur habit blanc, à la verdure de leur branche l’été en attendant le printemps suivant…

Les plans serrés, sur les fleurs de cerisiers comme sur les éclats de la pâte qui bouillonne doucement, répondent à ceux qui s’arrêtent sur les mains ou les regards. C’est en effet une histoire intime que nous conte la cinéaste japonaise, qui présentait Les Délices de Tokyo au Festival de Cannes 2015 dans la sélection Un certain regard. Une histoire intime aux résonances incroyablement universelles. La réalisatrice de Still the water (2014), Suzaku (1996, Caméro d’Or au Festival de Cannes) ou La forêt de Mogari (2007, Grand Prix du Jury au Festival de Cannes) use certes d’effets de réalisation parfois appuyés : la fin du film, ainsi, s’étire dans l’émotion, perdant un peu la subtilité qui caractérise le reste du film. Mais, en permanence, du scénario au montage, Les Délices de Tokyo font honneur à l’humilité du propos qu’il sert. Et c’est sans doute la direction d’acteurs qui donne au film son indéniable sens de la sincérité : Kirin Kiki compose une Tokue fatiguée, en équilibre entre fragilité et sérénité. Formidable d’émotion. Masatoshi Nagase donne à son personnage d’homme résigné qui renait une sensibilité émouvante.

En somme Les Délices de Tokyo, empruntant à Kore-Eda le savant mélange de la légèreté, de la gravité, de l’universel et de l’intime (la simplicité signifiante du quotidien lambda), évoque autant la mélancolie que l’espoir : il y a dans la dernière scène, lors des piques-niques d’Hanami, l’acceptation d’une lecture sereine de sa destinée, bien au delà de toute résignation. Et cette leçon de vie, transgénérationnelle, a autant de saveur qu’un Dorayaki authentique.

Rick Panegy

 

Vous êtes d'accord avec nous ?
N'importe quoi !
0%
Pas franchement d'accord
0%
D'accord avec vous !
0%
Absoluuuumeeent!
100%
Fonts by Google Fonts. Icons by Fontello. Full Credits here »