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[Festival d’Avignon 2016 – Critique] Le Radeau de la méduse de Thomas Jolly

by 19 juillet 2016
Pourquoi "oui" ?

- D'incroyables images, picturales et sombres, créées par la scéno et la lumière
- Les jeunes comédiens du TNS, excellents, bien dirigés !
- Le travail des élèves du TNS en équipe technique et régie.
- La démarche pédagogique de Thomas Jolly, à souligner !
- L'incroyable fait divers raconté, qui résonnent avec l'actualité

Pourquoi "non" ?

- Un prologue et final peut-être un peu trop appuyé d'effets (sons et lumière)
- Une sensation de statisme inévitable, inhérent au récit, mais qui renforce la réflexion autour du groupe.
- Une adaptation qui ne transcende peut être pas assez son récit pour aller vers une pensée moins littérale.

Verdict...
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Rick Panegy
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LA CRITIQUE
EN BREF : En adaptant le récit sombre de Georg Kaiser avec les élèves du Théâtre National de Strasbourg, le metteur en scène Thomas Jolly donne au théâtre de pure représentation (texte, récit, plateau, comédien) un bel écrin, fait d’images sublimes et, mêlant le récit et le projet pédagogique qui fut le sien, replace l’avenir du collectif au centre de sa création. 

Le grand public connait Thomas Jolly à travers Henry VI et Richard III, aventures construites avec sa compagnie La Piccola Familia. Il va découvrir, à travers ce récit sombre et cruel, une mise en scène plus sobre, plus resserrée, centrée sur le récit, l’image et les comédiens. Une création sensible, certes imparfaite, mais qui donne à penser l’avenir, le présent, le groupe et l’individu, et la permanence des strates culturelles et religieuses dans la pensée collective.

Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser raconte comment, fuyant l’Angleterre sur un bateau et après que celui-ci fut bombardé, un groupe de 13 enfants se retrouve dérivant sur un radeau de sauvetage : 7 jours durant, ils vont cohabiter, réinvestissant les invariants des sociétés organisées d’adultes, en allant des fragments les plus élémentaires du vivre ensemble (partage des peurs, des joies, organisation des débats, chants, rires, repas…) jusqu’aux codes plus structurants tels que le mariage, la religion, les coutumes ou les phénomènes de groupes et de rejets. Au fur et à mesure, le groupe se constitue « contre », il construit un ensemble, un collectif en renforçant ce qui soude une communauté : l’installation de tout ce qui oppose à « l’autre », pour mieux appréhender le « nous » comme reflet du « je ». S’installe alors, sur ce radeau, la religion, la tradition, le rejet de l’autre (un enfant roux, silencieux, un autre jugé trop « païen ») dans une confusion totale où les frontières entre tous ces éléments deviennent poreuses jusqu’à polluer la hiérarchie qui s’installe : peu à peu, une organisation se construit, quasi politique, de la mise en place d’un leader à la manipulation… L’irréparable sera commis.

Que fait Thomas Jolly de cette aventure humaine où se brise le tabou de l’innocence de l’enfance ? Il y donne le sens et le poids du collectif, dans un procédé certes paradoxalement dérangeant, mais qui finit par prendre sens. En travaillant avec les élèves comédiens du Théâtre National de Strasbourg, on aurait imaginé, surtout dans un théâtre de texte où le mot allait être mis en avant, que la part belle serait faite aux comédiens, et à chacune de ces individualités prometteuses : pourtant, massés sur le radeau, on peine à les distinguer, on voit à peine leur visage tant les lumières sont sombres. On le déplore dans un premier temps. L’esprit de troupe de Thomas Jolly n’est pas étranger, probablement, à ce choix. Mais au final, il en ressort une légitime nécessité du groupe, au regard du récit et des malheurs décrits. Le groupe comme troupe, le groupe comme unité qui ne doit pas céder à la prise de pouvoir des individualismes influents. A ce titre, le final, où l’un des jeunes refuse l’appartenance au groupe, porteur de valeurs qui ne sont pas les siennes, questionne cette nécessité aveugle du collectif. Il fallait bien, pour qu’éclate ce twist existentiel, que l’esprit de groupe, de collectif et de troupe soit omniprésent, de l’écriture au plateau.

Sur la scène, Thomas Jolly a décidé de représenter le radeau par un radeau. Certes, le théâtre de Thomas Jolly s’avère décidément très illustratif et par ce choix, il s’enferme dans un spectacle un peu statique, malgré les mouvements circulaires qu’il imprègne à son radeau. Ceux qui reprochaient au jeune metteur en scène dans ses précédents spectacles trop de mouvements et d’animations auront un certain culot à dire qu’ici, il n’y en pas assez. En tout état de cause, ce quasi-immobilisme au centre de la scène, s’il peut rendre la lecture de la pièce plus austère, renforce et illustre parfaitement cet état de huis-clos maritime. Le travail des lumières, qui plongent en permanence les scènes dans un clair-obscur dramatique, renforce cette sensation en même temps qu’elles confèrent à l’ensemble des contours esthétiques admirables. Rien d’autres pendant les 1h45 qui composent cette marche funeste implacable, et tant mieux. A part, peut-être, un prologue et un final plus spectaculaires (sons, voix off, jeux de lumières, qu’on connait bien dans les précédents spectacles de Thomas Jolly…) qui n’étaient nécessairement utiles, d’un point de vue dramaturgique et de cohérence de ton. On aurait préféré que la sobriété et le poids du solennel s’installent d’eux-même par leur nature grave et lourde.

Enfin, la lecture de ce roman, écrit au début des années 40, et faisant la part belle au Mal qu’embrassent les adultes par leurs démarches religieuses, culturelles et rituelles excluantes, reprises maladroitement mais inéluctablement par les enfants -reproduisant alors ad vitam aeternam une société pervertie- pourrait résonner davantage de nos jours : qu’adviendra-il des enfants d’aujourd’hui, qui fuient sur des radeaux de fortunes, les régimes politiques bancals ou les guerres, comme ceux du roman de Georg Kaiser ? Quel accueil leur réserverons-nous ? Quels schémas culturels ou religieux les enfants de notre pays, futurs citoyens, réserveront-ils à ces enfants d’ailleurs, qui arriveront différents, tels des « petit renard », cet enfant roux de la pièce qu’on décide de sacrifier au nom d’une interprétation religieuse ?

S’il y a quelque chose à construire, semble dire la pièce de Kaiser, c’est en passant par l’enfance, qui possède en elle non pas l’innocence et la pureté des rapports humains mais plutôt les graines d’une société d’adultes polluée par des codes hiérarchisant et clivants. On aurait pu espérer de Thomas Jolly qu’il fasse davantage de place à sa propre pensée, au regard de ce monde moderne, en mettant plus de lien dans son adaptation avec un présent qui fait écho à ce récit, mais on ne déplore pas qu’il sut rester fidèle à l’esprit du texte, et qu’il sut, habilement, mettre en image une horreur qui, tant fait divers qu’elle soit, diffuse la nécessité de la pédagogie.

Pédagogie devant laquelle Thomas Jolly ne recule jamais, s’investissant auprès de la jeunesse, notamment à travers ce projet : monté de A à Z par les élèves du Théâtre National de Strasbourg, des comédiens à la régie et aux équipes techniques.

Rick Panegy

Rick Panegy

Crédits Photos / © Christophe Raynaud de Lage

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