Spectacles

[Festival d’Avignon 2016 – Critique] We’re pretty fuckin’ far from Okay de Lisbeth Gruwez

by 20 juillet 2016
Pourquoi "oui" ?

- Une bande son et une musique excellente, expressive
- Une radicalité du geste
- Un spectacle en triptyque progressif
- Un geste précis, hyper contrôlé
- Une expression du chaos et du sans-issu pessimiste

Verdict...
NOTES
Rick Panegy
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LA CRITIQUE
EN BREF : Avec Nicolas Vladyslav, Lisbeth Gruwez explore sur scène, une heure durant, une danse frénétique de la peur, des gestes anarchiques et irraisonnés lorsque survient l’angoisse panique. Sur une composition radicale de Maartens Van Cauwenberghe, We’re pretty fuckin’ far from okay est un voyage en forme de triptyque vers l’obscurité des phobies. 

« La danse contemporaine ne peut plus être séparée de la performance dans son sens large » prévenait Lisbeth Gruwez. Passée par la fondation PARTS (Anne-Teresa De Keersmaeker) puis ayant travaillé avec Jan Fabre (magistral Quando l’uomo principale è une donna, où elle dansait nue dans une mer d’huile), la danseuse et chorégraphe belge a fondé sa compagnie Voetvolk il y a une dizaine d’année et se lançait alors dans des chorégraphies où le corps semble perdre le contrôle, dans une paradoxale maîtrise visuelle.

Son We’re pretty fuckin’ far from okay ne déroge pas à la règle qu’elle s’est établie : son corps, et celui de Nicolas Vladyslav, rentrent peu à peu dans une transe expressive, avec une progressivité dramatique fascinante, qui en devient lentement bouleversante. D’abord silencieux, assis, les corps immobiles des deux danseurs, bougeant à peine mais exprimant les prémices de l’angoisse naissante, font résonner la respiration. Elle s’accélère, elle se fait profonde, elle se fait suffocante. La seconde partie, tandis que l’extraordinaire composition de Maarten Van Cauwenberghe s’emballe dans un cycle électro effréné, dévoile la perte de contrôle des individus face à leurs phobies : les corps se tordent, les bras se frappent, les têtes se balancent, frénétiques. L’anarchie semble régner et l’esprit céder. C’est pourtant d’une incroyable maîtrise gestuelle. Au climax de ce second tableau du triptyque, des notes de clavier s’infiltrent dans la composition du chaos de Van Cawenberghe : l’apaisement ? Plutôt un regard mélancolique sur l’impossible gestion des angoisses, individuelles ou collectives. Un constat d’impuissance face à ces corps en route vers la perte de toute raison… Voilà qui résonne terriblement aujourd’hui, dans une société qui cèdent tant à ses peurs.

Le dernier tableau est construit à l’identique : les corps sont cette fois debout, ils cèdent lentement d’abord, puis frénétiquement lorsque la musique se passionne, aux mêmes peurs, qu’on ne parvient jamais à vraiment définir. Peur de soi, de l’autre, ou de tout autre chose : qu’importe, la peur est irrationnelle. Elle semble ne jamais laisser place à la sérénité. Debout, les corps s’affrontent parfois, il se cognent et se bousculent : jamais un espace de communion ou de considération de l’autre comme salvateur n’est mis en place. Aussi radical que la danse de Gruwez, le propos sur l’angoisse est glaçant. Lorsque les structures coulissent en effet en fond de scène pour laisser entrevoir des rais de lumière porteurs d’espoir (le reste du plateau est toujours plongé dans l’obsurité), l’éclaircie -comme seule issue possible- ne dure pas longtemps : ils se referment lentement, sans que les danseurs trop enfermés dans leurs phobies n’aient pu s’y diriger. Les notes de clavier résonnent à nouveau mélancoliquement sur l’électro effrénée, les corps ne cessant pas leur bataille contre l’effroi ; la lumière diminue et le noir s’abat, comme un symbole sur les deux êtres en proie à leur frayeurs incontrôlées.

We’re pretty fuckin’ far from okay est une pièce techniquement admirable, où le chaos et l’anarchie semblent gagner sur la raison. La pièce ne fait pas peur, elle fait le constat de l’emprise des phobies, au-delà de la conscience et de l’intelligence, sur l’individu. Demain, un monde régi par les angoisses ?

Rick Panegy

Crédits Photos / © Christophe Raynaud de Lage

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