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[Danse – Critique] Viktor de Pina Bausch

by 4 septembre 2016
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Rick Panegy
Philip Pick
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Mamma Roma
EN BREF

En 1986, Pina Bausch inaugurait la première de ses résidences à l’étranger. A Rome, elle s’imprègne d’une Italie virile et séductrice : son Viktor dresse le portrait d’une cohabitation entre les hommes et les femmes qui alterne entre érotisme et machisme. Le spectacle, comme touché par la torpeur de la péninsule, peine parfois à trouver le rythme et la délicatesse qu’on apprécie tant d’habitude chez la chorégraphe allemande, tout en diffusant, encore une fois, cette sensibilité propre à la chorégraphe allemande.

Cela commence par une valse amputée, immobile… Le sourire aux lèvres, face public, comme pour marquer la connivence complice qui définit les spectacles du Tanztheater Wuppertal, et l’ironie des tableaux qui vont suivre. Blonde et sans bras, elle avance et s’arrête quelque temps, tandis qu’un homme vient la couvrir d’un manteau de fourrure… Le ton est presque donné, en filigrane : la femme est belle mais empêchée, elle est magnifiée par l’homme, guidée, contrôlée. Mais elle ne semble pas malheureuse de ce statut.

C’est un peu toujours pareil chez Pina Bausch, qui explore à chaque spectacle les rapports hommes/femmes, entre autres scènes du quotidien, entre autres subtiles saynètes douces-amères sur la vie, la mort, le temps… Les hommes et les femmes y sont perpétuellement dans un échange de séduction, de domination, d’érotisme chaloupé. Chaque spectacle, chaque scène, chaque instant est pour Pina Bausch un moyen de révéler l’essence de ces liens derrière l’anecdotique. Dans Viktor, les rapports sont plus francs, plus tranchés, plus violents même. Ils respirent les clichés de l’Italie, le machisme de la Méditerranée. Pendant les trois heures que dure ce Viktor un peu lent, atone, au rythme engourdi, les femmes y sont portées comme des plateaux ; elles sont tantôt trainées au sol, tantôt hystériques et hurlantes ; elles rient quand l’homme claque des doigts et s’arrêtent aussitôt sur commande, au même signal ; elles servent de porte-serviettes et de fontaine ; elles montrent leurs seins, se laissent touchées. Quand l’homme, comme il ferre les chevaux, ne ferre pas à ses pieds ses chaussures à talons, à coups de marteau, pour fixer définitivement la marque de la féminité au corps de l’objet, il exige des femmes que leur jupe soit relevée à mi-cuisse. La femme, belle et séduisante, dans une robe de soirée à paillettes étincelante, n’oublie pas de laver le sol de son chiffon. Un devoir qu’elle accomplit, même le nez pincé. Elle se contente, béatement, de jeux de balançoire simplets quand les hommes, au fond, dînent et dialoguent. Lorsqu’elles ne sont pas potiches, elles tiennent un restaurant avec une rare bêtise et une rare grossièreté. Si l’on ne connaissait pas le féminisme et l’humanisme de Pina Bausch, dans ses autres spectacles, on pourrait douter qu’elle remette en question le machisme -qui frôle la misogynie- qu’elle dévoile dans son Viktor : mais l’artiste allemande n’est pas de celles qui revendiquent et brandissent le poings. Elle montre, elle rit de ce qu’elle décèle des inconstances et des fêlures bancales des Hommes. De Rome, elle ne montre pas le Colisée, l’architecture ou le tourisme, elle préfère montrer les imperfections qui en font l’esprit.

Autour de ces éternels liens entre hommes et femmes qui se nouent et se dénouent au gré de ses voyages, Pina Bausch capture aussi la vie de la ville, trépidante lorsque le linge est tendu, au travers duquel court et se bouscule la vie romaine. Elle devine l’amour, le respect des morts et des coutumes, celui des aînés et du goût du repas.

Restent, comme toujours, d’impeccables élans collectifs, qu’une ombre matriarcale italienne semble vouloir empêcher. Les gestes du groupe, répétés, amplifiés, font encore une fois ici éclater toute la souffrance derrière la légèreté – et inversement. Sur une bande-son moins inspirée que pour d’autres spectacles, qui balance de Tchaïkovsky à des musiques populaires d’Italie en passant par des valses et des musiques médiévales, la compagnie du Tanztheater Wuppertal partage avec le public humour et petits pains, dansant entre l’ironie bauschienne et la générosité italienne… Autour de la scène, les murs de terre du scénographe Peter Pabst, l’éternel complice de Pina, dessine la ville aux sept collines. Tel Sisyphe, on y jette des sommets des pelles de terre : on y enterre peut-être quelque chose de l’éternité, qui s’est installée à Rome comme ces ombres qui s’y installent aux terrasses de cafés, ces Viktor mystérieux aux étranges silhouettes travesties. Ou ce fantôme de Pina elle-même, sous les traits de Julie Shanaban, qui ressurgit au milieu de la scène, de dos, manteau noire et cigarette à la main : Pina, comme Rome, est éternelle. Ce Viktor n’est peut-être pas aussi bouleversant de justesse, de mélancolie, d’humour, d’amertume, de folie et d’amour que nombre d’autres spectacles de l’artiste, mais il propose tout de même de rares instants de grâce qui valent, comme toujours, d’être vécus.

Rick Panegy

  • Au Théâtre du Châtelet
  • Saison du Théâtre de la Ville
  • Du 3 au 12 septembre 2016

 

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