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[Danse – Critique] Viktor de Pina Bausch

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Rick Panegy
Philip Pick
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Mamma Roma

En 1986, Pina Bausch inaugurait la première de ses résidences à l’étranger. A Rome, elle s’imprègne alors d’une Italie virile et séductrice : son Viktor dresse le portrait d’une cohabitation entre les hommes et les femmes qui alterne entre érotisme et machisme, désir et domination. Le spectacle, comme touché par la torpeur de la péninsule, peine parfois à trouver le rythme et la délicatesse qu’on rencontre chez la chorégraphe allemande, tout en diffusant toujours cette sensibilité propre qu’on lui connait.

Cela commence par une valse amputée, immobile… Une valse sourire aux lèvres, face public, comme pour marquer la connivence complice qui définit les spectacles du Tanztheater Wuppertal avec le public, et l’ironie de prochains tableaux. Blonde et sans bras, une femme avance et s’arrête quelque temps, tandis qu’un homme vient la couvrir d’un manteau de fourrure… Le ton est presque donné, en filigrane : la femme est belle mais elle est empêchée.  L’homme la guide, la contrôle, l’objectivise. Elle n’en semble pourtant pas malheureuse, et revêt un sourire qui cache derrière l’apparente soumission un jeu d’émancipation.

Chez Pina Bausch, on explore à chaque spectacle les rapports hommes/femmes, ici des scènes du quotidien, là de subtiles saynètes douces-amères sur la vie, parfois la mort, souvent le temps… Les hommes et les femmes y sont perpétuellement dans un échange de séduction, de domination, d’érotisme chaloupé. Chaque spectacle, chaque scène, chaque instant est pour Pina Bausch un moyen de révéler l’essence de ces liens derrière l’anecdotique. Dans Viktor, on y échappe pas : les rapports y sont pourtant plus francs, plus tranchés, ils y sont même parfois violents. Ils respirent les clichés de l’Italie, le machisme de la Méditerranée. Pendant les trois heures que dure ce Viktor un peu lent, tantôt atone, au rythme engourdi, les femmes y sont portées comme des plateaux ; elles sont trainées au sol, ou paraissent hystériques et hurlantes ; elles rient quand l’homme claque des doigts et s’arrêtent aussitôt sur commande, au même signal ; elles servent de porte-serviettes et de fontaine ; elles montrent leurs seins, se laissent toucher. Quand l’homme, comme il ferre les chevaux, ne ferre pas à ses pieds ses chaussures à talons, à coups de marteau, pour fixer définitivement la marque de la féminité au corps de l’objet désiré, il exige des femmes que leur jupe soit relevée à mi-cuisse. La femme, aussi belle et séduisante soit-elle dans une robe de soirée à paillettes étincelante, ne doit pas oublier de laver le sol de son chiffon. Un devoir qu’elle accomplit, même le nez pincé. C’est du malegaze à chaque chapitre : voila comme l’homme rital perçoit la femme ; c’est la maman et la putain, la madone et la courtisane. Elle se contente, béatement, de jeux de balançoire simplets quand les hommes, au fond, dînent et dialoguent. A eux l’esprit, à elle la badinerie… Lorsqu’elles ne sont pas potiches, les femmes tiennent un restaurant avec une rare bêtise et une rare grossièreté. Rien dans ce tableau d’une Italie phallocrate ne laisse place à la femme libre, si ce n’est celle qui se nourrit de son amour de l’Homme… Si l’on ne connaissait pas le féminisme et l’humanisme de Pina Bausch, dans ses autres spectacles, on pourrait douter qu’elle remette en question le machisme -qui frôle la misogynie- qu’elle dévoile dans son Viktor, aussi rude que patriarcal : mais l’artiste allemande n’est pas de celles qui revendiquent et brandissent le poing. Elle montre, elle rit de ce qu’elle décèle des inconstances et des fêlures bancales des hommes. Elle joue de son observation des paradoxes amoureux et elle décline, sous un regard jamais moraliste, l’étrangeté de certains liens : une autre époque, une autre vie, il est des hommes et des femmes qui se sont aimés, même mal… De Rome, elle ne montre pas le Colisée, l’architecture ou les musée : loin d’un tourisme de surface, elle préfère montrer les imperfections qui font l’esprit latin.

Autour de ces éternelles entraves entre hommes et femmes qu’elle capture -ces liens qui se nouent et se dénouent- au gré de ses voyages, Pina Bausch saisit aussi le souffle d’une ville : il est souvent trépidant, comme lorsque, au travers du linge tendu, la vie romaine court et se bouscule, loin de l’image surannée d’une dolce vita fantasmée. C’est l’esprit séculaire d’une Méditerranée lourde de traditions qu’elle harponne de son regard mélancolico-bienveillant. Elle y devine, dans les filets pesants de la culture, l’amour, le respect des morts et des coutumes, celui des aînés et du goût du repas.

Restent, comme toujours, d’impeccables élans collectifs, qu’une ombre matriarcale italienne semble vouloir empêcher : il faut sanctuariser la tradition. Les gestes du groupe, répétés, amplifiés, font encore une fois ici éclater toute la souffrance derrière la légèreté – et inversement. Sur une bande-son moins inspirée que pour d’autres spectacles, qui balance de Tchaïkovsky à des musiques populaires d’Italie en passant par des valses et des musiques médiévales, la compagnie du Tanztheater Wuppertal partage avec le public humour et petits pains, dansant entre l’ironie bauschienne et la générosité italienne… Autour de la scène, les murs de terre du scénographe Peter Pabst, l’éternel complice de Pina, dessinent la ville aux sept collines. Tel Sisyphe, on y jette de ses sommets des pelles de terre: on y enterre sûrement quelque chose de l’éternité, qui s’est installée à Rome comme ces ombres qui s’y installent aux terrasses des cafés, tous ces Viktor mystérieux aux étranges silhouettes travesties. Il n’y a pas meileur écrin que la ville éternelle pour mettre en images l’éternel conflit amoureux que se livrent l’Homme et la Femme…

Ce Viktor n’est peut-être pas aussi bouleversant de justesse, de mélancolie, d’humour, d’amertume, de folie et d’amour que nombre d’autres spectacles de l’artiste, mais il propose, sans qu’on puisse y échapper, de rares instants de grâce qui valent, comme toujours, d’être vécus. Une image encore, parmi tant d’autres : ce fantôme de Pina elle-même, sous les traits de Julie Shanaban, fascinante, qui ressurgit au milieu de la scène, de dos, manteau noir et cigarette à la main. Pina, comme Rome, est éternelle.

Rick Panegy

  • Au Théâtre du Châtelet
  • Saison du Théâtre de la Ville
  • Du 3 au 12 septembre 2016

 

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