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[Opéra – Critique] Jeanne au bûcher / Arthur Honegger / Paul Claudel / Romeo Castellucci

Dans la solitude des champs de flammes
by 1 février 2017
Verdict...
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Rick Panegy
Philip Pick
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Dans la solitude des champs de flammes
Réduisant la scène au seul espace de la solitude de Jeanne d’Arc, où s’expriment tour à tour la foi, l’amertume, les questionnements, la culpabilité ou la fierté, Romeo Castellucci livre un écrin formidable à l’oratorio quasi-satirique d’Arthur Honegger et de Paul Claudel. Au-delà de la question théologique, celle, politique, y gronde en sourdine derrière le portrait toujours symbolique des dernières heures de la pucelle. Audrey Bonnet, incarnant la jeune guerrière, y est formidable. 

En 1938, l’oratorio d’Honegger était créé à Bâle, sous la direction de Paul Sacher. C’est Ida Rubinstein, celle-là même qui avait passé la commande de cette œuvre à Arthur Honegger, qui interprétait Jeanne d’Arc. L’œuvre fut rarement montée ensuite (En 1989 notamment, Marthe Keller prêtait sa voix à la pucelle, face à Georges Wilson sous la direction de Seiji Osawa). Aujourd’hui, c’est Audrey Bonnet qui incarne l’icône, dans une mise en scène hermétique et schizophrène de l’artiste italien Romeo Castellucci, qui s’empare ici de l’oratorio pour en faire un quasi-reliquaire lumineux, éperdu, d’un plongeon dans l’isolement de la pucelle.

Tandis que se tient son procès, sous la direction de Cauchon, et dans l’attente de son bûcher, Jeanne d’Arc vit ses dernières heures. Le livret de Paul Claudel singe les juges perfides, moque les mauvaises fois, éclaire les manipulations. L’auteur jouait de l’ironie, de la satire, navigant entre humour et critique caricaturale d’un tribunal religieux plus tactique que fidèle. « Tous ces grands hommes qui t’ont jugée, ils croient dur au Diable, mais ils ne veulent pas croire en Dieu ». Paul Claudel se concentrait sur le contexte et le décalage entre la sentence populaire, politique et collective des dévots d’une part et la souffrance, l’authenticité et la victimisation individuelle de Jeanne d’Arc de l’autre. Romeo Castellucci, dans une mise en scène isolant Jeanne d’arc au cœur d’un dispositif scénique totalement fermé, comme une boite, un caisson coupé du reste du monde, décale le livret de Claudel vers la solitude de Jeanne d’Arc, son isolement, son exil spirituel. Le metteur en scène italien ose le parti pris radical, excluant chœurs et récitants (hormis Jeanne d’Arc) de la scène, les reléguant pour les uns en coulisse, pour les autres au bord de la scène, côté jardin. Ainsi, au fur et à mesure que l’oratorio se déroule, c’est une Jeanne d’Arc isolée qui vit ses derniers instants, en proie avec elle-même et les voix (la sienne, celle de Frère Dominique -interprété par un Denis Podalydès relativement discret- avec qui elle converse de son procès, celles des juges, qui parviennent d’ailleurs…). Elle se remémore sa vie, elle explore sa foi. Icône chrétienne, quasi prophète, sainte image du courage et de la persévérance, de la fidélité et de l’abnégation, la Jeanne d’Arc de Castellucci est un objet sacré, placé au cœur-même d’un parcours qui relève presque d’un chemin de croix : les symboles, toujours suggérés chez le metteur en scène, se succèdent en illustrations toujours esthétiques.

D’une salle de classe vidée par un agent de service (Audrey Bonnet, grimée en homme), la scène se transforme peu à peu en caisson, noir, fermé, des parois coulissant du plafond pour obstruer les fenêtres, des rideaux noirs, puis blancs, alternant tandis que Jeanne détruit le sol pour y creuser son propre tombeau, y sortant une épée lourde et brûlante. D’un habit d’employé, Audrey Bonnet se vêt désormais de sa simple nudité, dévoilant la totale soumission à sa propre vérité. « C’est l’amour qui me lie les mains et qui m’empêche d signer, c’est la vérité qui me lie les mains et qui m’empêche de signer. Je ne peux pas mentir!« . Elle se couvre d’un linge, d’un drapeau brûlé, elle s’asperge d’eau, elle se fond à la représentation iconographique des prophètes et des saints : au fond de la salle, sur la paroi, un A.(udrey) B.(onnet) surplombe le théâtre mortifère d’un martyr. Un cheval, couché, est trainé jusqu’au centre de la scène, que chevauche Jeanne, nue, comme elle fondait sur les Anglais à Orléans ou fonçait à Reims faire sacrer Charles. C’est un espace totalement réduit à l’expression des réactions de Jeanne d’Arc que créé Castellucci, un espace où explosent les questionnements, les souvenirs de la jeune fille, un espace où se révèlent magistralement l’isolement totale de la pucelle, et les tourments qu’une condamnée éprouve à l’instant de son jugement… C’est aussi un autel, un piédestal fascinant où la comédienne Audrey Bonnet incarne durant une heure trente de spectacle un solo fascinant, habitant viscéralement, entièrement le corps et l’esprit de Jeanne d’Arc. Une performance comme une supplique, une invocation, portée par la voix toujours combattante de la comédienne. « Cette épée que Saint-Michel m’a donné, elle ne s’appelle pas la haine, elle s’appelle l’Amour !« .

Recentrer l’oratorio autour de la pucelle, de son isolement métaphysique et politique ; s’extraire du tribunal et du jugement qui contextualise ; reléguer ainsi le background judiciaire au hors scène, jusqu’aux voix ; attribuer par la-même la quasi-totalité de l’espace à la seule représentation de Jeanne d’Arc et de ses pensées : c’est donc le parti pris scénique de Castellucci, qui,  aussi cohérent et esthétique soit-il, devait inéluctablement se heurter à la revendication musicale. L’œuvre d’Honegger, dirigée par Kazuchi Ono, allait-elle trouver sa place, en étant reléguée derrière l’image ? Les chœurs et récitants en coulisse n’allaient-t-ils pas perdre en légitimité, et la création ne s’en trouverait-elle pas déséquilibrée, réduite à la simple illustration ? Inévitablement, on entend ici et là déplorer la sourdine imposée aux voix. Pourtant, paradoxalement, l’impression d’un tourbillon de voix pénétrant Jeanne, venant d’ailleurs ou d’elle-même, s’installe, offrant du même coup une évidente cohérence. Et la direction d’Ono, au départ un peu timide, s’expriment totalement, aussi à l’aise dans la subtilité et la décadence de la composition foisonnante de musicien suisse. La multiplicité des genres dans cet oratorio d’Honegger, faisant de ce Jeanne au Bûcher une œuvre composite, cosmopolite, imprévisible et hors de tout cadre, est subtilement incarnée par l’orchestre et les chœurs de l’opéra de Lyon.

En préambule, une vingtaine de minutes silencieuses, où de jeunes étudiantes quittent une salle de classe, avant qu’un homme de ménage, se déclinant par la suite en Jeanne d’Arc ne s’y enferme, vidant chaises et tables avec véhémence : c’est un « mystère qui va s’accomplir » qui s’installe, se teintant d’une résonance universelle, d’un écho sociétal, peut-être même d’une source originelle psychanalitique, à laquelle le divin viendra apposer sa nécessaire passion, par la musique céleste d’Honegger, l’iconographie consacrée de Castellucci, et la performance incarnée d’Audrey Bonnet.

 

Rick Panegy

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