Cinema

[Cinéma – Critique] Moonlight de Barry Jenkins

Shine
by 3 février 2017
Pourquoi "oui" ?

- La performance des comédiens. Direction d'acteurs excellente.
- La déstructuration des clichés et des stéréotypes des thèmes abordés.
- La sensibilité de la mise en scène, son naturalisme moderne.
- L'authenticité du récit et la transcendance que lui imprègne le réalisateur
- La dialectique entre l'esthétisme visuel et la noirceur du propos

Verdict...
NOTES
Rick Panegy
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LA CRITIQUE
Barry Jenkins filme au plus prêt le parcours personnel de Chiron, de son enfance dans les banlieues de Miami, entre la drogue et une mère distante, jusqu’au deal et à la découverte de son homosexualité. S’appuyant sur un casting excellent, le film balaie avec une grâce et une humilité bluffante tous les stéréotypes liés aux thèmes qu’il aborde. Lumineux.

Premier long métrage de Barry Jenkins depuis le remarqué Medecine for Melancholy en 2008, Moonlight atteint cette grâce rare des œuvres qui sont en même temps essentielles, universelles et intimes. Quand la rencontre entre un cinéaste et un auteur aboutit à l’évidence, à l’incarnation épidermique, à l’image d’une vérité brute et poétique… Adapté du travail de jeunesse de Tarell Alvin McCraney In Moonlight Black Boys look Blue, dans lequel Barry Jenkins a retrouvé sa propre histoire (même quartier, même rapport à la drogue, même enfance…), le film est une déflagration de vérité : celle d’une histoire vécue, racontée par l’un, filmée par l’autre. L’intime est on ne peut plus palpitant à l’écran. Mais Moonlight, en effet, est aussi essentiel. Il en est universellement nécessaire, car il surpasse la simple illustration autobiographique. Moonlight, parce qu’il montre une vérité loin des clichés, déconstruisant les représentations communautaires et les caricatures de niches, dresse en réalité le portrait d’une difficulté à grandir en étant soi-même, puis à devenir soi-même, partout où le monde autour impose des codes établis. En montrant Chiron à trois âges différents en plein cœur de Liberty City, où la drogue et la virilité guident le quotidien, il fait écho à toutes les contraintes du monde, et résonne partout où l’individu doit se calquer à l’autour… Essentiel car il montre au monde l’universalité du poids des codes sociétaux sur l’épanouissement de l’être. Et nécessaire car il fait exploser au regard du quidam l’épaisseur de ses perceptions.  Les rires dans la salle, parfois, étonnent, lorsque le spectateur est confronté à des scènes qui perturbent ses schémas : un homme, dealer, voyou, musclé comme l’on se représente un gangster de Miami, est soudainement rempli d’une fragilité amoureuse, d’une délicatesse et d’une fébrilité sensible. L’abrégé sociologique est ainsi ébranlé lorsque les regards de ces colosses de Black reflètent autant la compassion que l’amour homosexuel : Juan, le dealer qui recueille le jeune Chiron, surnommé alors Little, n’essaie jamais de le viriliser ; Kevin l’adolescent hétéro, ose l’expérience homosexuelle avec Chiron, sans mépris, sans dégout ; Chiron adulte, surnommé alors Black, ne refoule pas son identité sexuelle…

Moonlight ne se détourne ni de sa réalité sociologique ni de sa réalité sexuelle identitaire : il ne s’enlise ni dans le film gangsta ni dans le film misérabiliste ni dans la rom-com gay. Il embrasse pourtant pleinement toutes ces strates, ne négligeant jamais la sentimentalité ni la brutalité psychologique ou sociale. Ainsi, Moonlight ne se lit plus comme un film de genre, ou comme un film témoignage : il s’éloigne des codes des films sociaux à la Ken Loach ou à la Dardenne, et il se dégage autant du style « gay-theme » de Travis Mathews ou d’Ira Sachs par exemple. C’est donc un objet unique, issu de l’expérience, qui évoque un récit hic et nunc que l’absence de regard analytique ou revendicatif transcende en objet universel.

Formellement, Moonlight s’inscrit dans une sorte de naturalisme moderne, où les pulsions et fantasmes résonnent et se déploient en images mentales. Miami, la nuit, la plage, la banlieue, moites ou violentes, n’apparaissent jamais glauques, elles resplendissent d’une beauté lumineuse qui répond en négatifs aux impasses qu’on y vit : misère sociale, frustration sexuelle, drogues et identité balisée… La caméra de Barry Jenkins, formidable de distance, fixe les regards, isole les visages, décèle les imperceptibles mouvements, fait place, à travers ses gros plans ou ses lents travellings, à la vulnérabilité et la fragilité des carapaces, que chacun ici se construit. Habile mise en scène, qui allie la force brute à la sensibilité la plus délicate. Dans la première scène, un court plan-séquence ouvre le film, la caméra tourbillonnant autour de Juan, presque jusqu’à la nausée : tel un vortex qui annonce l’infinie tourment, le plan est en même temps symbolique et esthétique. La suite du film emporte au-delà de la démonstration du savoir-faire, mettant en avant l’interprétation d’un casting de comédien tous exceptionnels. Trevante Rhodes, incroyable colosse charnel et vulnérable, incarne un Chiron adulte bouleversant, aussi résigné qu’empli d’une espérance quasi-vaine. Mahershala Ali, en dealer paternel et protecteur, est aussi ambigüe qu’aimable. Pour ne citer qu’eux, tant le soin apporté à la direction d’acteurs est admirable.

Derrière l’instabilité d’un monde où se fixent d’immuables codes, Barry Jenkins semblent dénoncer la brutalité d’une société qui fixe l’être au-delà de son identité profonde ; un monde de beautés intérieures et naturelles qui se fracturent de frontières et où la résilience semble parfois douloureusement impossible…

Rick Panegy

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