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[Théâtre – Critique] Medea de Simon Stone

by 11 juin 2017
Pourquoi "oui" ?

- Le travail d'adaptation de Simon Stone, entre Euripide et fait divers contemporain
- Le jeu de la troupe du Toneelgroep Amsterdam, Marieke Heebink en tête.
- L'équilibre de la mise en scène, entre épurée et sophistiquée.
- Le rythme implacable, qui colle à la dynamique cathartique de la tragédie.

Pourquoi "non" ?

- La maîtrise totale de l'ensemble, que d'aucun pourrait trouver "trop propre".

Verdict...
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Rick Panegy
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Médée du quidam
Simon Stone adapte la Médée d’Euripide pour en faire un drame contemporain. Il croise la tragédie grecque avec un fait divers moderne et en livre une pièce implacable, actuelle et radicale. Réussi !

En 2014, au Toneelgroep d’Amsterdam, Simon Stone, jeune metteur en scène australien d’à peine 30 ans, transformait la tragédie pure d’Euripide en objet dramatique moderne, reliant alors au plus concret les échos des mythes tragiques aux affres modernes : sa Medea confirmait son talent de dramaturge et de metteur en scène, excellent dans l’art de la réécriture. En 2017/18 il est artiste associé à l’Odéon, et il s’agit de ne pas manquer le travail de cet « impatient », comme il se définit…

Sur scène, les yeux de Médée, rebaptisée Anna dans ce drame d’aujourd’hui, apparaissent en gros plan sur un écran qui surplombe la scène. Le détail est scruté, tant dans le regard que dans les gestes, les rictus, les mimiques… Elle retrouve Jason, ici rebaptisé Lucas, son mari qu’elle tenta d’empoisonner après avoir découvert sa liaison avec la fille de son patron. Son séjour en psychiatrie est terminé. Elle revient apaisée, pour retrouver mari et enfants, et pour espérer retrouver une vie sociale …

C’est le début d’un vortex inéluctable, qui plonge l’équilibre fragile retrouvé vers une impitoyable acmé tragique. Sans jamais perdre un instant l’oppression d’un fatum pesant, Simon Stone imprime à sa tragédie contemporaine un rythme infernal, superposant les scènes, enchaînant les transitions dans le style de fondus enchaînés, refusant les silences et les pauses, les arrêts et les longueurs. Tout devient de plus en plus rapide et cadencé : il n’est pas d’autre issue pour chacun des héros du drame que d’être emporté par la force d’une destinée qui leur est impossible de combattre. Les multiples meurtres de Médée / Anna sonneront le double échec d’une rédemption, et d’un possible pardon. C’est tout l’art de la mise en scène de Simon Stone qui, collant au rythme du tourbillon tragique, embrasse l’art de la musicalité de la tragédie : la cadence et le tempo remis au goût du jour, réarrangés aux rythmes contemporains, ils n’en demeurent pas moins la mesure d’une empreinte dramatique et tragique classique. Le chœur et le coryphée ont disparu, en apparence seulement. Car, habiles et observateurs, témoins du drame qui se joue, la caméra et la vidéo endossent discrètement le rôle de ce Chœur grec. Comme incarnant un œil sachant et omnipotent, la caméra et la vidéo ont toujours un cran d’avance, faisant surgir les tensions à venir ou les points de ruptures en gestation. Le spectateur est alors pris à parti, concerné par une tragédie dont il connait l’élan destructeur inévitable mais sur lequel il ne peut agir : quoique moderne, transposée dans un récit contemporain, ou utilisant la vidéo, la pièce de Simon Stone ne s’écarte donc pas, au final, de la dynamique de la tragédie grecque. L’utilisation de la vidéo, en outre, -et par delà le rôle de Choeur- reste parfaitement porteuse de sens, et n’est en rien un artifice de mise en scène, intrusif ou étranger : la vidéo fait partie du récit, Stone incluant habilement celle-ci en la faisant devenir un élément in utero du drame. Les enfants de Médée et de Jason (Anna/Lucas) sont en effet, par la vidéo, la triple clef de voûte du mécanisme tragique : utilisant leur caméra pour un travail scolaire, ils filment le drame grossissant, ils sont ici témoins, même ignorants ; ils mettent -sciemment- en marche la rupture, en dévoilant par la vidéo l’infidélité du père à sa nouvelle compagne, ils sont alors aussi déclencheurs ; et par nature, ils sont l’enjeu, le ressort du drame par lequel la mère, Médée, perdue et égarée, finira par solder son chemin de croix. Le plan vidéo final, le seul qui soit en contre-plongé, -signe d’un œil suprême, distancié et universel sur la tragédie- offre un tableau superbe des ces martyrs.

Par son remarquable travail d’adaptation, mêlant la tragédie d’Euripide à un fait divers américain de 2004, Simon Stone signe donc une pièce moderne qui ne renie ni ne balaye les invariants de la tragédie. Elle en devient au contraire une caisse de résonance, un écho bruyant aux fondements de notre société qui, même plus de 2000 ans plus tard, est encore victime de ses propres peurs, jalousies, déviances et convoitises. La sexualité, l’échec, l’abandon, l’ambition, l’image au sein du groupe social, sont autant de thèmes qui, même au 21 ème siècle, sont les potentiels déclencheurs d’un déséquilibre dangereux.

Autour d’une Marieke Heebink viscéralement fascinante en Médée éperdue et d’un Aus Greidanus excellent en Jason (ici veule et un peu faible), cette Medea fait des personnages de la tragédie classique des victimes collégiales d’un monde contemporain régit par un double désir rongeant : celui de la réussite, amoureuse et sociale. Médée, comme Jason, sont ici, dans la version de Stone, des êtres dépouillés de dignité par les diktats. Ceux de la passion, de la morale, et de la société. Il ne semble y avoir qu’un pas à faire, dans le regard aiguisé du dramaturge australien, pour faire de cette Medea une alerte au drame continue que l’être humain s’inflige : il paraît sans cesse être le bâtisseur de sa propre chute.

Rick Panegy 

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