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[Danse/Théâtre – Critique] MOUNT OLYMPUS / JAN FABRE

by 17 septembre 2017
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Rick Panegy
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The Cult Of Tragedy
24 heures de performance, de théâtre, de danse, de frénésie et de chaos scénique. 24h de plongée au cœur des mythes, des tragédies grecques et des tabous, des héros et des drames qui constituent en somme l’essence et le squelette de la nature humaine et de nos sociétés. Jan Fabre compile et réécrit les tragédies, empilant les figures mythologiques, en réinventant les mots, les images et les corps. Mount Olympus est un sommet de démesure que l’on met 24h à gravir, démystifiant les contours analytiques pour replonger dans la violence, la cruauté, la véhémence, l’euphorie et la nature même des tragédies : direct et outrancier, c’est un uppercut, une offrande « raw » et pure, sans concession mais poétique. Et une incroyable performance collective de 28 artistes admirables ! Les 15 et 16 septembre, La Villette s’est transformée en temple pour 1600 spectateurs happés par le génie de Fabre.  

Les muscles sont saillants, les corps essoufflés. Ils rampent, ils s’empilent. Ils meurent et ressuscitent, dans le sexe et la musique ; ils s’entrelacent et se séduisent, se répondent et s’emparent, dans le sang et les pulsions. La mort succède à l’orgie, la trahison répond à la quête. Le politique, toujours, redessine sur la libido les contours des sociétés. Les rires éclatent, sans mesure ; et les colères et les jalousies balisent les quêtes homériques et les frustrations. Dans Mount Olympus surgissent les fulgurances des tragédies grecques, celles que l’ont connait par cœur, de leur récit brutal à leurs interprétations symboliques. Phèdre, Antigone, Orestie, Médée succèdent sur scène à Hercule ou Oedipe. Les parcours chaotiques d’Ajax et d’Electre croisent ceux d’Hécube et d’Hippolyte. Les flèches, les serpents, les dagues et les chaines habitent les nuits, les forêts et les palaces. Les couronnes font face à la chair meurtrie.

Mais Mount Olympus n’est ni un catalogue, ni un recueil, il n’est ni vertical ni horizontal, ni un entassement des symboles, ni un récit linéaire. Il est en fait l’écho des images et des impressions qui vacillent dans les mythes et les tragédies, une réponse transcendantale des vérités et des brutalités qui s’y nichent : Jan Fabre, en réécrivant les tragédies et en les mêlant aux jaillissements métaphoriques et iconiques qu’elles suscitent, construit un opus magistral de sensations et de pureté. Dans Mount Olympus ne reste que les oripeaux des épreuves mythiques, qu’ils existent sous forme de monologues, de tableaux chorégraphiques ou graphiques, comme si le dramaturge flamand en avait extrait le condensé le plus pure, le concentré le plus puissant, pour le distiller ensuite dans les plus oniriques détours.

Réduire Mount Olympus à un spectacle provocateur, n’en retenir que les érections, les annulingus et les fist-fucking, les vulves peintes et les fessiers remués, les phallus agités, les partouzes bucoliques, les orgasmes bruyants et les cuisses paillettées, serait manquer la force brute de la tragédie et l’écho puissant que Fabre en donne à notre présent. Replonger dans la brutalité excessive mythlogique -sans se soucier de la police morale contemporaine, voilà ce que l’art permet et dont Fabre saisit l’opportunité à chaque instant – est le levier par lequel l’artiste flamand refait surgir celle, enfouie sous la bienséance prudente de nos sociétés désormais construites, qui habite toujours l’être humain. Nul travers, politique ou moral, nul drame, terroriste ou familial, qui égratignent encore notre présent, n’échappent à l’écho de ces tragédies grecques : Fabre les renvoie aux yeux fatigués mais écarquillés du spectateur, avec autant de brutalité que de vérité. Le monde est sexuel, il est sanglant, il est fait de morts et d’envie de mort, de désirs et de pulsions, de pouvoir et de déraison.

Il semble n’y manquer que l’amour, qui reste -en filigrane derrière les monstruosités- le moteur non maîtrisé qui habite l’Homme. « Give me all the love you’ve got » crient et répètent les Héros inépuisables dans le chapitre final, courant à perdre haleine sous la peinture et les paillettes, et le public, terrassé par 23h de brutalité et d’ironie, d’hurler en réponse, applaudissant et encourageant, l’amour qu’il porte en lui. La fin de l’épreuve est alors une communion fascinante, un rite collectif. Une explosion de couleur et de sensualité, où ne subsistent que la nécessité de vie : « take the power back, enjoy your own tragedy, breathe , just breathe, and imagine something new« , chuchote enfin le chœur apaisé après la frénésie de fête, de sexe et de sang. La nature humaine semble inévitable, l’Histoire un éternel recommencement, mais la renaissance, une fois compris qu’il n’est d’autre issue que d’assimiler sa souffrance pour la transcender, engendrera le goût de la vie.

Tragiquement politique, métaphysique et humaniste, Mount Olympus est une oeuvre gigantesque et démesurée, où s’entremêlent le twerk, le voguing et l’opéra, où Mozart et Callas se teintent d’éclats pop, où le tragique se colore d’ironie et de burlesque, de grotesque parfois, où les pulsions de vie et de mort reviennent comme des cycles infinis habités par la sexualité, les orgasmes et les délires, où les symboles et les allégories donnent aux mythes une expression totalement esthétique, où les limites imposées par la question du genre explosent dans un melting-pot de désirs communs et où surtout, la notion de destin collectif émerge lentement comme une nécessité absolue. Un destin collectif imposé par des invariants fondamentaux : l’obscénité des drames, des pulsions, des désirs individuels, gouvernés par son rapport politique à l’autre, doit être assumée pour convenir ensemble d’une destinée apaisée. Il fallait bien 24h d’aventure humaine où le temps dilate les codes et les « surmoi », où la durée agit sur les masques des apparences idéales, où la souffrance du spectateur épouse celle des perforfmers pour converger vers l’extase et la communion : la catharsis collective n’a de sens que parce qu’elle nous libère de la plongée onirique fabuleuse qui a hanté pendant une journée entière nos yeux des chimères les plus obscènes, et parce qu’elle ouvre l’avenir sur la beauté d’un monde assumé.

L’art est vivant. Il est total. L’Homme n’a de névroses que parce qu’il refuse l’amour de ses obscénités essentielles. La beauté existe. Sur les mots. Sur la chair. Sur la violence et sur le temps. Et même sur les corps endormis des performeurs. Le sommeil est aussi un spectacle, c’est là que se jouent nos rêves.

Rick Panegy

Voir le site de Mount Olympus

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