Dernier article du site
 
[Spectacles] [Festival d’Avignon 2018 – En Bref] Danse / Kreatur / Sasha Waltz
[Festival d'Avignon 2018 - Critique] Théâtre / La Reprise - Histoire(s) du théâtre (I) / Milo Rau
Previous
RANDOM
[Festival d'Avignon 2018 - Critique] Théâtre / OVNI(S) / Viripaiev / Collectif Ildi ! Eldi
Next
Spectacles

[Festival d’Avignon 2018 – Critique] Théâtre / Thyeste / Senèque / Thomas Jolly

by 8 juillet 2018
Verdict...
NOTES
Rick Panegy
NOTES
You have rated this
LA CRITIQUE

De la tragédie, il faudrait retenir l’excès. Cette forme où la démesure doit accompagner les actes les plus odieux : outrances des traumas, outrances du pathos, outrance des agissements. Thomas Jolly, au style tranché d’effets et de contours « entertaining« , a toujours plongé tout entier, sans nuance ni réserve, dans ses projets, tant dans le jeu et la direction d’acteur que dans les scénographies ou la mise en scène.

En investissant le tragique destin des deux frères rivaux Thyeste et Atrée (dont l’un finit par tuer les enfants de l’autre et les lui fait manger, à son insu) et en maîtrisant de bout en bout l’équilibre entre un divertissement populaire, le respect des textes antiques et l’esprit de la tragédie, Thomas Jolly fait mouche. Son Thyeste est un ensemble baroque et spectaculaire, un show teinté de lumières, de lasers traversant la cour et de Leds s’élevant dans le ciel d’Avignon, de projections vidéos sur la façade nord de la Cité des Papes, de costumes excessifs, ensanglantés ou pailletés, des sculptures monumentales à cour et jardin de la scène, libérant un espace de jeu central, d’un décors sonore quasi constant aux allures de BO de film à suspens ou d’horreur. S’y ajoutent des jumpscares, des ruptures de tons, de lumières ou de musique. Thomas Jolly maîtrise ici de bout en bout la production d’un spectacle de divertissement, et tient d’une main de maître les clefs d’un chef d’orchestre qui connait parfaitement les ressorts et les astuces pour tenir son public éveillé, attentif et à l’affût. En cela, il poursuit et confirme un style que l’on connait depuis son explosion médiatique à Avignon avec Henry VI (toutefois plus artisanal), confirmé plus tard  par son Richard 3 (plus faraud peut-être).

Quoi de différent par rapport à ses précédents spectacles pourrait-on se questionner ? Une meilleure maîtrise des effets et des « trucs » dont le jeune metteur en scène a parfois abusé auparavant au détriment d’un sentiment d’authenticité et de vérité des textes. Et, précisément, cette rencontre idéale entre l’excès de son style et l’excès de la tragédie : Sénèque a trouvé ici un parfait écrin à l’horreur de sa pièce.

Ici, en effet, la déclamation et le jeu des comédiens sont au plus près de ce qu’on se figure de la tragédie : Annie Mercier en Furie est saisissante, Emeline Frémont est un chœur acharné et plus investi encore qu’un chœur traditionnel pourrait l’être, Eric Chaillé est un horrifique Tantale d’outre-tombe, Damien Avice et Thomas Jolly lui-même, dans le rôle des deux frères ennemis, sont, dès les premiers instants, au firmament de l’interprétation tragique. Une troupe au jeu gonflé de douleurs et de cris, à la déclamation presque poussiéreuse : mais pourtant, accompagnée d’une mise en scène très visuelle sans être tape à l’œil, moderne sans être prétentieusement moqueuse ou populiste, la pièce de Sénèque trouve ici un espace où résonnent les crimes et les trahisons à l’image d’un monde malade.

A cela, la traduction fine de Florence Dupont, ni trop séculaire ni trop contemporaine, suffisamment en équilibre pour faire naviguer entre l’antique de Sénèque et la modernité de Jolly, autorise un accès au sens et au récit sans en perdre la grandeur et l’intensité.

Si, par instants, on peut trouver inutiles ou roublards certains effets pour capter l’attention ou ressaisir le spectateur, ou pour appuyer de manière un peu forte une clef du récit, il serait malhonnête de ne pas reconnaître un savoir-faire et une efficacité et il serait injuste de dire que cela se fait au détriment du récit et du texte. Au contraire, l’esapce monumental de la Cour d’Honneur se prête parfaitement au spectaculaire proposé par Jolly. Et jamais durant les 2h30 de Thyeste, le divertissement n’a voilé le tragique ni ne l’a empêché d’apparaître. Un bémol toutefois : la scène où le messager vient faire le récit du meurtre des enfants de Thyeste par Atrée -scène clef s’il en est puisqu’elle est à la fois l’aboutissement d’une manigance et le point de départ de l’acte odieux suivant- s’étire trop longuement, le spectacle y perd alors à cet instant en intensité et en rythme.

En réussissant à rendre légitimes et maîtrisés les débordements de son style, en le faisant coller à la forme monstrueuse et déraisonnable de la tragédie, Thomas Jolly apporte avec ce Thyeste tout aussi cruel que visuellement captivant, une simplicité très éloignée de la naïveté.  On ne saurait qu’espérer que le fondateur de la Piccola Familia poursuive son exploration des tragédies antiques et ne sorte pas de cet équilibre qu’il a désormais atteint. Ce Thyeste, dans une Cour d’honneur où tout l’espace a parfaitement été investi, a fait le job, même s’il est davantage illustratif qu’il ne libère une pensée sur le monde actuel.

THYESTE

THYESTE

THYESTE

 

Rick Panegy

© Photos : Christophe Raynaud de Lage

Vous êtes d'accord avec nous ?
N'importe quoi !
0%
Pas franchement d'accord
100%
D'accord avec vous !
0%
Absoluuuumeeent!
0%
Fonts by Google Fonts. Icons by Fontello. Full Credits here »