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Spectacle / Nous l’Europe, Banquet des Peuples – Roland Auzet (Laurent Gaudé)

Festival d'Avignon
LA CRITIQUE
Vu au Festival d'Avignon 2019

Voici donc un spectacle engagé. La conscience politique y est explosive, débordante à chaque instant, chaque ligne de dialogue ou de monologue, chaque image. Cette conscience en est même ici militante. Nous l’Europe, Banquet des peuples est un immense meeting politico-consensuel, qui affirme plus qu’il ne questionne : cela en fait la beauté de son engagement, mais cela en fait, in fine, un tract joliment empaqueté, avec toute la mauvaise foi du militantisme acharné et tout l’insupportable du combo culpabilisation/moralisation du combattant idéologue. La frontière entre spectacle et meeting politique est ici si poreuse que, du discours pro-européen à l’invitation à chaque représentation d’une personnalité politique européenne sur le plateau, on se confronte en même temps au discours moralisateur (mais beau) de Laurent Gaudé, ici étouffé par la mise en scène de Roland Auzet, et aux excès scéniques, bourrés d’artifices. Doucement, on le déplore, le fond du spectacle glisse du politique à la politique. Erreur de la pensée.

Pensez-donc, le postulat est cadenassé : l’Europe est la solution, la seule issue. Voilà donc à partir de quoi il s’agira, pendant plus de 2h, de vociférer les harangues les plus directes, d’exhorter le spectateur le plus frontalement possible et d’accumuler, avec le style emphatique et poétique de Gaudé (qu’on aime à lire), les récits qui ont construit l’Europe, de ses zones d’ombres aux éléments historiques décrétés comme fondateurs d’une Europe nécessaire.

La première demi-heure intrigue, capte, et laisse planer un possible dialogue au sujet d’une Europe aussi peu rassembleuse qu’elle s’affiche vouloir l’être : sa construction, en dépit du refus du peuple, questionne-t-elle sa légitimité ? Hélas, en lieu et place d’un débat théâtralisé relatif à ce paradoxe historique et démocratique, le spectacle vrille en leçon ou en exposé idéologique, matiné de (belle) littérature : s’ensuit en effet une série de rappels d’événements historiques, agrémentés de pompeuses projections vidéo, tantôt très pédagogiques, tantôt imposantes et seulement formelles (à moins qu’elles n’appuient lourdement la dimension tragique : eg la projection agressive sur le passage relatif à la Shoah, à la réunion des « têtes pensantes » hitlériennes, décidant froidement la mise en place de la solution finale). Ce cheminement encyclopédique au cœur de l’histoire européenne (de la construction du chemin de fer à la seconde guerre mondiale, à l’accueil des migrants lors d’interrogatoires dessinés au gros traits, empruntant au passage de réels beaux instants de symboliques poétiques) laisse planer et errer, au quatre coin du plateau, dans une mise en scène à mi-chemin entre conférence et concert, les comédiens déblatérant leur monologue et des « figurants », en nombre, symboles et images appuyés de la diversité des peuples qui font l’Europe.

Que le spectacle, en forme de militantisme, soit jusque là bourrée de l’hypocrisie et de la mauvaise foi de tout militant, n’est pas franchement grave : c’est inhérent à son engagement et à l’image de la politique… (On y décrète ici par exemple, que, comme un argument irréfutable, l’Europe est la solution pour que la Shoah n’arrive plus jamais… Évidemment, vue de l’esprit du convaincu : rien factuellement, n’empêcherait à l’avenir une Europe de reproduire ou mettre en place une pensée ou une politique nauséabonde ou immorale…). Jusque là donc, rien que de la mauvaise foi militante évidemment légitime, dans un chaos scénique excessif, bruyant et grassement imposant, entre vidéos et mur mouvant, qu’on comprend bêtement symbolique : faisons bouger ces murs qui nous séparent, voire abattons-les  symboliquement lorsqu’ils nous oppressent, ou nous menacent en s’approchant du public, et écrasant la comédienne en bord de scène, par exemple. Mais après, voila que la mauvaise foi se mue en hypocrisie récupératrice : l’aveu (enfin) de l’échec de la construction européenne, telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec la montée des nationalismes et de l’euroscepticisme devient, par une pirouette politique, l’objet du point de départ de la construction d’une nouvelle Europe, par les acteurs même qui l’ont amené à l’échec actuel. « Nous avons trop misé sur l’Europe économique, en pensant que l’économie allait rapprocher les peuples » nous assène le témoin politique invité du soir. A comprendre : nous admettons notre erreur, nous comprenons l’ampleur des dégâts, nous assumons en être responsable, nous assumons être la cause du chaos actuel mais, en tant qu’auteurs et cause, nous somme donc également solution, les mieux à même pour rectifier le tir et corriger nous-même nos propres erreurs. Car nous avions raison, nous avons encore raison, nous nous sommes juste trompés de moyen. Voila donc le spectacle qui referme sa pensée pour offrir une fenêtre à celle de la politique. Déception.

Car il y a quelque chose d’insupportable à voir le spectacle s’interrompre, d’un coup suspendre la pensée qu’offre le théâtre sur notre monde, pour un retour fracassant au réel, celui-là même qui devrait en sous-texte, être critiqué par l’œuvre elle-même : l’arrivée, pour une demi-heure environ, d’un témoin politique sur scène en forme de conférence (François Hollande, Aurélie Fillipetti, Eneko Landaburu…) replace la pensée dans le piège politique qu’elle dénoncerait, si elle restait sur un idéal. En lieu et place d’un spectacle militant, utopique, idéaliste ou visionnaire, le spectateur assiste au retour brutal d’un spectacle qui devient alors simple vecteur et objet de communication de la politique ; ce n’est pourtant pas la politique qui avait sa place dans cette pensée, mais le politique. Échec de la pensée libre, constructive, et retour de la pensée projective et d’intérêt, au cœur d’un système, que le spectacle vient pourtant de définir comme abîmé, responsable d’un échec du destin des peuples.

Le spectacle s’achève, fidèle à son positionnement engagé, par l’invitation à célébrer l’Europe ensemble : tous les spectateurs exhortés à venir danser l’Europe, sur le plateau, dans une communion idéal et optimiste. Tous ne descendent pas fêter l’Europe, tel qu’on nous l’as vendue ici : un brin d’étonnement dans la troupe, sans doute toute agacée que, malgré ses démonstrations culpabilisantes deux heures durant, chacun ne se sente pas partie prenante de la destinée humaniste qu’on nous propose. Ceux qui ne montent pas sur le plateau ne sont pourtant pas pro-Shoah, ni forcément opposés à l’Europe, et c’est là tout le bancal de cette proposition qui s’avère finalement paradoxalement clivante, elle qui saute d’un passé collectif douloureux, où les erreurs en Europe incitent à la réunion et aux réflexions collectives, à un futur idéal et nécessaire, sans jamais aborder, dans son examen de conscience d’apparence, les échecs de ses choix actuels (CETA, accueil des migrants, écologie…).

Le texte de Laurent Gaudé est noyé par la mise en scène et la scénographie excessive de Roland Auzet, bourrées d’artifices (figurants en nombre excessif mais au rôle illustrativo-symbolique, mur qui bouge sur la scène, musique assourdissante, monologues hurlés au micro, projections de vidéos saturées…), démarche dramaturgique inutile, étouffant la force poétique et l’élan du verbe de l’auteur par la redondance de la mise en scène. Le glissement de la question du politique, élément essentiel de ce théâtre de la pensée, vers la transformation de la scène en canal de la voix de la politique fut le clou final d’un banquet assez indigeste, si toutefois on n’a pas avalé de travers avant la fin.

 

Rick Panegy

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