[Film – Critique] L’arche russe (Alexandre Sokurov) : Regards suspendus …

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En  2011, Alexandre Sokurov obtient le Lion d’Or pour Faust, à la Mostra de Venise… En 2002,  il filmait la Russie, le temps, l’histoire et la nostalgie. Un sujet si ambitieux, auquel ne pouvait correspondre qu’une réalisation singulière, une prouesse technique inédite : un seul et long plan séquence d’une heure trente, tourné en une journée. Dans les méandres du sublime Musée de l’Ermitage, Sokurov retrace, comme en miroir, la grandeur de la Russie à travers son histoire tumultueuse. Un film atypique, hors norme, pointu et érudit mais qui émerveille le spectateur, comme il le trouble…

Une voix-off. Un homme se réveille ; il ne sait pas où il est. Il réalise très vite qu’il se réveille à une autre époque. Et le spectateur comprend rapidement qu’il sera le témoin du parcours de cet homme. Nous ne verrons jamais ce personnage, nous n’entendrons que sa voix : c’est Sokurov qui révèle, à travers lui, toute la nostalgie qui paraît accompagner l’amour de sa patrie. Il rencontrera un autre homme, perdu comme lui, dans un autre lieu, dans un autre temps. Ils parcourront l’immense Ermitage, à St Petersbourg, à la découverte de quelques pages de l’histoire de la Russie…

La  grandeur russe : une imposture ?

L’arche russe, c’est Noé qui se penche sur la Russie, sa fascination pour l’Europe, son patriotisme et son nationalisme exacerbé, duquel nait un paradoxe dont elle ne guérira jamais… Que faut-il en garder? Que faut-il renier? De Pierre le Grand à  Catherine II ou Anastasia, de Pouchkine à Nicolas 1er, de peintures immenses en Ballets costumés, de l’ombre de Napoléon à celle du communisme… La grande Russie, celle qui adulait l’Europe, celle qui fut l’Europe, va se fermer, se scléroser, s’éteindre et, à l’image des aristocrates quittant l’Ermitage après un ballet grandiose, va quitter l’Europe et la lumière vers un avenir incertain. Sokurov embarque dans son arche toute la puissance et la majesté de la Russie des tsars, mais il sait aussi qu’il lui faut, quelque part dans son arche, emporter toute la responsabilité et la culpabilité de son pays. Car Sokurov ne renie pas, malgré le regard nostalgique, que derrière cette fascination pour l’Europe et cette admiration pour l’ouest se cache une forme de répression culturelle latente qui explosera avec la Révolution Russe. La Russie était grande et belle, riche et puissante, influente, capable même de repousser Napoléon. Mais elle n’a jamais été réellement elle-même, au point de vouloir imiter les plus grands artistes européens, tout en exigeant paradoxalement que les artistes soient russes… Un déséquilibre malade, que cachaient les fastes d’un pays puissant, mais qui a sans doute amené les plus nationalistes à construire une Russie renfermée sur elle-même, dans laquelle il fallait redonner à tous la fierté d’être russe sans avoir à envier les talents de l’Ouest…

Un film exigent, aux multiples références

Sokurov se lance un défi, que seule la technique moderne, en numérique, a permis : filmer en un seul plan séquence le film entier. Le tournage en lui-même ne fut pas long, nécessitant seulement quatre prises, dans la même journée. Mais comme tout plan séquence, il a nécessité un déploiement technique effroyable : des répétitions minutieuses et des figurants entrainés. Le résultat est remarquable, par la hauteur du défi qu’il a représenté, même s’il est entâché de quelques maladresses inhérentes au projet : des recadrages par zoom un peu trop marqués, un travail  sur la lumière post-réalisation manquant parfois de subtilité, en numérique, pour rééquilibrer les contrastes, difficiles à maitriser, en se déplaçant de pièces obscures en extérieurs, de grandes salles lumineuses en gros plans sur des tableaux ou des sculptures…

Mais qu’importe ces quelques scories, l’important, c’est l’histoire. Et le rapport du temps à soi. Sokurov nous fait donc rencontrer des personnages historiques, icônes de la Russie Tsariste, et, sans entrer dans l’explication ou le pédagogique, place çà et là des morceaux d’histoire, des épisodes, que l’individu lambda ne maitrise pas. Les détails nous échappent, les références exactes nous manquent, et le spectateur, à moins d’être spécialiste ou passionné par ce pays, est vite perdu. Mais qu’importe…. Derrière cette exigence et cette complexité, Sokurov semble nous dire que l’essentiel, c’est le sentiment : le sentiment d’un parcours gâché et d’une inévitable chute vers la médiocrité…

Une arche russe comme symbole du rapport de soi au temps

Le musée de l’Ermitage, c’est le cœur de la Russie, dans lequel Sokurov nous entraîne. Il débute le film par l’entrée dans le musée par une porte dérobée, un passage obscur, comme pour mieux souligner d’où il vient : une époque terne et sans lumière, une Russie sombre et renfermée. Une entrée par un passage dérobé, comme souligner aussi la difficulté. Le film s’achève au contraire vers une sortie en masse par le grand escalier, tel le symbole d’une fierté et d’une dignité que la Russie perdra…

Le dialogue final, entre le narrateur et son guide, est poignant, révélant toute la nostalgie, les regrets, et le scepticisme du réalisateur. Pendant que les convives, après un long ballet savamment mis en scène, quittent la grande salle, les deux protagonistes ne bougent pas, figés, semblant suspendre le temps qui défile à leur côté. L’un, la narrateur, veut suivre, aller “là-bas”, l’autre, le guide, déclare qu’ “il n’y a rien là-bas”. Il veut rester “ici”… Là-bas, c’est l’avenir, la fuite vers la fin. Ici, c’est la grandeur et le merveilleux. Nul jugement dans l’envie du réalisateur de suivre tous ces gens : il est russe, lui, et suit naturellement le désir inconscient d’émancipation. L’homme qui l’accompagne est lui européen ; une explication sans doute à son émerveillement pour cette Russie somme toute très européenne, après qu’il l’eut raillée pendant toute la visite…

L’arche russe, c’est le témoignage d’une homme sur l’état culturel et intime de son pays ; un homme qui nous entraîne sans honte vers ses questionnements, ses interrogations, ses doutes et ses regrets. Il n’amène jamais le spectateur à avoir un regard voyeur, il lui donne au contraire l’occasion de se retourner lui aussi vers son histoire, vers les illusions qui ont construit notre rapport à l’Héritage. Nul doute que le choix d’un long plan séquence résonne comme un écho à la question du temps :

Je voulais tenter une coopération naturelle avec le temps, vivre cette heure et demie comme si ce n’était que la durée d’un souffle… C’était la tâche artistique ultime, la seule que je me sois fixée

Alexandre Sokurov

Rick Panegy 

Bande Annonce L’arche russe (2002) – Alexandre Sokurov

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2 thoughts on “[Film – Critique] L’arche russe (Alexandre Sokurov) : Regards suspendus …

  1. Quelle honte quand même, moi qui me targue d’avoir vu les Tarkovski, les Angelopoulos et autres Béla Tarr, je n’ai toujours pas vu L’arche russe (en plus j’adore Sokourov, re-honte) qui traîne toujours dans les tréfonds de ma DVDthèque. Sympa de m’y avoir fait penser…

    1. Tu regretteras pas alors, si tu aimes Angelopoulos, Tarkovski ou Sokourov. ! Hate de savoir ce que tu en auras pensé quand tu l’auras vu… ET question honte, nous , C’est Satantango qui nous attend ds le DVDthèque ! Mais il va y passer cette semaine ^^

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