[Film – Critique] L’Apollonide, souvenirs de la maison close (Bertrand Bonello): Beau et inégal, de l’émerveillement à la frustration

[fblike]

Bertrand Bonello livre, avec ses souvenirs de la maison close, un film esthétique, où beau et morbide se mêlent, plongeant le spectateur dans l’ambiance sexuelle et sombre d’une maison close du début du XXème siècle. Du parti pris du réalisateur par rapport à son sujet, on n’en saura rien, ressortant de la projection avec le sentiment partagé d’un film aux images splendides, à la mise en scène inventive, mais paradoxalement un peu creux à trop être démonstratif…

Le film débute par un générique plaisant, où les portraits en noir et blanc des héroïnes du film se succèdent…. Le ton est donné: le film sera résolument esthétique, léché et l’image et la mise en scène, sublimées, auront une place primordiales. Car nul doute que Bonello aura axé sa démarche vers un parti pris artistique: le savoir-faire est au centre du cinéma. Un cinéma aux accents club branché et fermé : “si tu ne peux pas aimer, c’est que tu n’en vaux pas la peine”…

Les prostituées qui hantent ce bordel, de plus en plus glauque au fur et à mesure que l’intrigue avance, sont désespérées. Vidées de toute velléité de liberté ou dans l’attente utopique d’un dénouement heureux, que leur reste-t-il de l’humanité qui les habitait avant de finir dans cette maison close? On ne sait rien de leur passé; et c’est l’avenir incertain et sombre que le réalisateur dessine. Elles sont belles, si belles que Bonello s’étale sur leur(s) visage(s), sur leurs mousselines et leur peau. A l’image du client des maisons-closes, il s’empare d’abord de toute la dimension physique des personnages féminins et de leur ensorcelant  attrait. Mais rapidement, et dès la première scène, le regard de Bonello sonde aussi les douleurs et la fragilité des héroïnes. Ces prostituées ne sont pas que l’image de leur chair, c’est aussi, au delà de la diversité des physiques, la multiplication des âmes et des caractères. Ainsi, comme les clients qui nouent avec ces femmes des relations qui vont bien au-delà d’un simple rapport physique, le spectateur se trouve emporté dans une liaison très personnelle avec les héroïnes…

Cette première scène, et les premières minutes du films, il faut le reconnaître, sont absolument sublimes, filmées avec un immense talent et un don indéniable pour la mise en scène, le montage, la lumière; un don indéniable pour l’image… Bonello est talentueux. Son travail expose un savoir-faire immense, et dépasse l’aspect scolaire qu’une telle entreprise de réalisation chez d’autres aurait probablement frôlé…

Pourtant, rapidement, les promesses d’un tel début se dissipent dans une démonstration professorale un peu appuyée, de split-screens pas nécessairement justifiés, en jeux délibérés d’anachronismes musicaux (un peu à la manière de Sofia Coppola dans Marie-Antoinette)… Bonello exerce à la Femis, on a parfois l’impression d’assister à un cours gratuit… Les promesses narratives se diluent aussi dans un exposé habile et construit des conditions des prostituées dans les maisons closes: la visite médicale, la toilette intime, les jeux de séductions des clients lors de soirées orgiaques, la syphilis, les déjeuners, avant l’arrivée des clients, tout le quotidien nous est montré, évitant soigneusement le pédagogique et le documentaire mais s’éloignant peu à peu de l’intrigue et de la beauté formelle des premiers instants.

Comme l’inévitable issue des maisons closes, que chacun connaît, le film s’enfonce dans une noirceur et une souffrance profondes, plongeant dans une fatale nostalgie. Le temps, amer, n’apporte qu’une sentence lugubre, après qu’il eût tourmenté les malheureuses femmes, perdues, et suspendu à jamais leurs espoirs de liberté et de bonheur. Cette fin, Bonello la filme avec brio, retrouvant la virtuosité des débuts du film dans une scène symbolique qui frôle la grâce.

Pourtant, le film n’évite pas certains travers. Le choix de l’esthétique et du séduisant, parfaitement ingénieux pour traîter des maisons-closes où la surface prenait le pas sur tout le reste, peut entraîner un réalisateur vers le trop démonstratif. Ici, Bonello abuse des plans contemplatifs, des mises en scènes et des montages “croisés”  (en début et fin de films) qui n’apportent rien à l’intrigue, il sombre dans un pathos ridicule (scène de slow collectif pleurnichard), il s’enfonce dans le cliché du réalisateur “bobo” moderne en mêlant musique contemporaine (The moody blues – qu’on préfère chez Scorsese / The mighty hannibal) à une scène d’époque… Cette modernité, qu’on retrouve dans le montage et la mise en scène est rappelée par le jeu des actrices. On ne sait si elles ont été incapables de jouer des femmes de la Belle-époque ou si Bonello les a réellement dirigées ainsi, mais elles s’avèrent incroyablement trop “actuelles”, et dans le langage et dans l’attitude. On assiste à des “putain”, “merde”, “ché pas” etc… qui, en même temps qu’ils nous éloignent de l’époque, nous rapproche avec force de la vulgarité. En tête, Adèle Haenel (Léa), aussi belle que grossière, interprétant pourtant un personnage intéressant, blasé et si abimé qu’il se protège en n’étant plus qu’une “poupée” sans âme, comme le désire un de ses client. Céline Sarrette (Samira) frôle presque autant le vulgaire, mais elle réussit à le cumuler à un jeu d’actrice laid et épouvantable (a-t-elle déjà bien joué?) Hafsia Herzi, pourtant admirable chez Kechiche, est assez ‘insipide, sa présence est malheureuse…

Noémie Lvovsky, en patronne de l’Apollonide, est à la hauteur de ses performances passées : elle apporte fragilité et mélancolie à ce personnage qui tente sans réussite de tenir avec force cette maison, pour survivre et élever ses enfants…

Mais surtout, une nouvelle actrice, que l’on n’avait encore vue nulle part, et dont la carrière est indéniablement lancée… Alice Barnole (Madeleine), qui aurait pu disputer à Kirsten Dunst le prix d’interprétation cannois, frôle le sublime en interprétant un personnage brisé, que l’on voit asséché et abandonné de toute humanité, femme broyée par l’espoir et le rêve, le mirage d’une issue impossible. Son interprétation, tout au long du film devient de plus en plus profonde, silencieuse et elle parvient, au fur et à mesure qu’elle se tait et qu’elle apparaît défigurée, à exprimer, par son regard intense, et avec une sensibilité inouïe, le dépit et la tristesse d’un être démoli et éteint…

Oublions le dernier plan, inutile, qui relance de manière bien trop appuyée la question des prostituées d’aujourd’hui. Le film en lui-même amenait logiquement à la question, sans que Bonello ait besoin de rajouter cette scène,  au cas où le spectateur idiot n’avait pas compris de quoi on parlait… A moins  que ce ne soit pour en rajouter encore avec une symbolique facile (même actrice, personnage et époque différents, “prolongement et répétition des conditions, parallèle qui questionne etc”)

Un film inégal donc, mais qui mérite d’être vu, pour tout ceux qui aiment les réalisations ambitieuses et , en un mot, le cinéma…

Bande-Annonce de l’Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello

[youtube width="600" height="365" video_id="2QAyqyCdyB8"]

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *