[Théâtre – Critique] Un Tramway de Krzysztof Warlikowski: Unique et hypnotique Isabelle Huppert

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Reprise exceptionnelle jusqu’au 17 décembre 2011, au Théâtre de l’Odéon, de la pièce  Un Tramway, adaptation moderne du classique Un Tramway Nommé Désir de Tennessee Williams par Krysztof Warlikowski. Totalement sublimée par l’extrême stylisation des décors et des costumes de Malgorzata Szczesniak, la magistrale Isabelle Huppert interprète avec force le rôle de Blanche Dubois.

Blanche Dubois, qui vient de perdre sa luxueuse propriété familiale dans le sud, débarque à la Nouvelle Orléans chez sa sœur Stella (Florence Thomassin). Tandis qu’elle tente de cacher à la fois les raisons pour lesquelles elle a quitté le Sud et son état psychologique qui en découle, Blanche va tenter de renouer avec sa sœur qu’elle n’a pas vu depuis des années et faire la connaissance de son mari, Stanley, une brute immigrée de Pologne.

Dès la première scène, le parti pris de Krzysztof Warlikowski est clair: le spectateur va vivre  et ressentir cette version de l’histoire au travers de l’esprit déséquilibré de Blanche Dubois. Un écran derrière elle reproduit son portrait en gros plan, sorte de mise en abîme floue, ralentie et monochrome qui grossit ses traits en une masse informe. Les divagations qu’elle dicte à son téléphone portable et qui sont reproduites en écho au travers de la salle, mélangent des éléments de son passé et les directions qu’elle suit pour se rendre chez sa sœur. Dans cette version il n’y aura pas de surprise sur l’état psychologique de Blanche comme dans la pièce originale de Tennessee Williams, mais une réelle volonté du metteur en scène de le rendre totalement omniprésent. Ainsi, la pièce sera ponctuée  par l’imagination et le ressenti de Blanche. Des musiques fortes couvrent les paroles de ses interlocuteurs quand elle ne les écoute pas vraiment. Des  apparitions des fantômes de son passé qui viennent la hanter se mêlent aux personnages réels du présent. En arrière fond sonore sont diffusés des enregistrements de textes de littérature que Blanche enseignait à l’école. Ces textes, lus par les acteurs qui interprètent les personnages de la pièce, renforcent cette sensation que la réalité devient difficile à discerner des délires de Blanche. Tout au long de la pièce, sur l’écran géant au fond du décor sont projetés une multitude d’effets pour souligner ce désaxement intérieur du personnage principal: textes, images du passé et retransmissions en direct de certaines actions précises qui se déroulent dans un coin de la scène.

Blanche en devient quasiment l’unique personnage de la pièce, et le travail de mise en scène de Krzysztof Warlikowski, en ce sens, est une réelle réussite. Une réussite rendue possible en très grande partie par le magnifique décor ultra stylisé de Malgorzata Szczesniak. Un couloir de verre qui traverse le fond de la scène, monté sur un rail qui lui permet d’avancer et de reculer et dont les panneaux de verre se fument tour à tour pour cacher certaines actions où projeter des images vidéos. Le fait qu’il soit fermé va également permettre d’enfermer Blanche dans une bulle transparente qui fera résonner sa voix en écho. Un décor ultra minimaliste où seuls les meubles les plus importants de l’appartement de Stella apparaissent. Une volonté d’isoler et de ne mettre en avant qu’une seule chose: Blanche Dubois et son esprit glissant.

C’est donc Isabelle Huppert qui règne en star et s’impose magistralement en folle dangereuse ou drôle tout au long de cette version modernisée d’Un Tramway. Un parti pris au premier abord plus que plaisant car c’est sans doute l’un des personnages les plus fascinant de la pièce originale de Tennessee Williams. Les fans d’Isabelle Huppert en auront pour leur argent, c’est certain. Rien de plus jouissif que de la voir faire ce qu’elle fait de mieux: une folle, ici habillée en Christian Dior et en Yves Saint Laurent encadrée par un décor épuré. Mais cette mise en exergue à outrance de ce personnage aura la fâcheuse tendance à effacer tous les autres autour d’elle, y compris celui du rôle de Stanley Kowalski interprété ici par Andrzej Chyra. Alors que dans la pièce originale Stanley la brute est une personnalité aussi forte que celle de Blanche à qui il tient tête, dans cette version, il devient presque secondaire. Ses crises d’énervement, sensées déstabiliser Blanche davantage et la faire  basculer, passent littéralement au second plan. Ses scènes les plus importantes sont cachées en fond de scène derrière le couloir de verre (lorsqu’il bat sa femme) ou amoindries (lorsqu’il débarrasse la table en jetant mollement son assiette par dessus son épaule). C’est donc à regret qu’on ne retrouvera pas un Stanley Kowalski aussi sexuellement bestial que celui de la pièce originale ou celui interprété par le beau et brutal Marlon Brando dans la version cinéma d’Elia Kazan. Un Stanley censé représenté  les vagues d’immigration aux Etats-unis bouleversant comme un bulldozer l’ordre établi par les générations précédentes représentées ici par le personnage de Blanche.  Un duel homme/femme à plusieurs niveaux qui passe un peu à la trappe où, à l’origine, le pragmatisme affrontait le fantasme et l’oisiveté anéantissait la culture. Une lutte des classes et des cultures qui engendraient une nouvelle Amérique.  En effaçant Stanley pour se concentrer uniquement sur Blanche, ce discours disparait en grande partie. Ici c’est bel et bien Isabelle Huppert qui trône au centre, seule, du début jusqu’aux saluts des acteurs après le spectacle qui se calent sur elle pour entamer et finir leurs rappels.

Moderniser un classique du théâtre comme celui-ci aura la vertu de transposer sa force dans le présent du spectateur et confèrera à l’histoire encore plus d’universalité. Cette action pourrait se passer n’importe où sans que la Nouvelle Orléans n’ait vraiment un rôle important à jouer. Le dramaturge Piotr Gruszczynski (bien traduit en français par Wajdi Mouawad) a su respecter l’histoire de Tennessee Williams à la lettre. Le théâtre montre qu’il sait renouveler ses histoires avec plus de talent que ne le fait le cinéma de ces dernières années. Cependant on notera qu’un spectateur ne connaissant pas bien l’histoire originale pourra se retrouver de nombreuses fois perdu (dès la première scène) et y compris pendant les interminables chansons interprétées par Renate Jett (qui reprend Jarvis Cocker, Eric Carmen… et Amanda Lear!). Peu étonnant qu’on ait pu voir une dizaine de personnes quitter la salle pendant la représentation! Celle-ci se voit trop rallongée par ses chansons qui semblent être l’effet de trop pour illustrer le propos déjà suffisamment auto-satisfaisant de l’ensemble (2h40 sans entracte!). Cette version au goût du jour sera donc bien plus trash et directe que la version originale. Avec des acteurs nus sur scène et des “C’était un pédé!” l’histoire nous sera fatalement contée un tantinet moins subtilement et de manière moins poétique que celle narrée par Tennessee Williams, forcé, à l’époque, de déjouer la censure américaine des années 50.

Cette version d’Un Tramway aura au final comme seul point fort celui de voir l’histoire originale au travers du prisme de la folie de Blanche Dubois, superbement interprété par Isabelle Huppert qui rayonne par son talent dans une mise en scène astucieuse, fine et stylisée. Dommage que cette mise en valeur extrême et moderne supplante d’autres aspects intéressants de l’histoire originale.

Philip Pick

Bande-annonce Un Tramway mis en scène par Krzysztof Warlikowski avec Isabelle Huppert au Théatre de l’Odéon jusqu’au 17 décembre 2011

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