[Film – Critique] Essential Killing de Jerzy Skolimowski : L’essence de l’humanité – Quand l’animal achève d’abattre les frontières

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Quelques mois avant la reprise en salle de son excellent Deep End (1970), Jerzy Skolimowski offrait aux spectateurs un Essential Killing épuré et stylisé, mais fort et troublant, comme une claque visuelle qui ébranlerait le quidam qui se serait égaré dans la salle, lui révélant sans ambages sa nature et son essence même, à travers le récit quasi-muet de la survie de Mohamed, un Afghan capturé par les forces américaines, échappant à celles-ci lors d’un transfert raté, et fuyant pour échapper aux soldats à ses trousses à travers une nature hostile. Des images sublimes, un regard sur l’Homme et la Nature acéré et ferme et une performance d’acteur époustouflante (Vincent Gallo, récompensé par la Coupe Volpi au festival de Venise). L’un des meilleurs films de 2011, assurément…

La Nature a ceci d’effrayant qu’elle ne reconnait en rien ce qui fait partie d’elle-même.

Des éternels discours de communion, de respect et d’origine, Jerszy Skolimowski n’a cure. Au contraire, la force du discours réside dans la radicalité de l’opinion, et de la mise en scène. Le constat est aussi simple que la manière dont Skolimowski mettra le propos en scène : replacé au cœur de la Nature, l’homme perd toute la grandeur qu’il s’est lui-même attribué, et est réduit, au même titre que les éléments, la faune ou la flore, à une pièce du puzzle dont l’importance n’a d’égal que son insignifiance…

La démarche de Skolimowski, au-delà d’une simple volonté de confronter l’Homme à la Survie, possède la force de l’intelligence. La survie, montrée le plus crûment possible (assassinat violent, à l’arme à feu ou à la tronçonneuse, agression d’une femme, allaitant son enfant, poussé par la faim…) provoque chez le spectateur un sentiment inavouable : l’empathie élémentaire , forcé par une identification légitime au personnage, que tout un chacun ressent pour un homme forcé à fuir et à survivre, confronté à des situations extrêmes, est contre-balancée par la cruauté de ses actes et la barbarie sans détour des scènes. Les limites du comportement humain sont quasiment franchies et la frontière avec l’état animal s’en trouve si poreuse que pour le spectateur, confortablement installé dans son siège, l’empathie n’a plus d’évidence : c’est une trahison envers son semblable que nous paraissons exprimer…

 “Le film présente le combat d’un homme seul contre tous. Parce que nous sommes tous enclins à nous ranger du côté de l’opprimé, cette histoire éprouve les limites de notre empathie pour un être humain quel qu’il soit. Je me suis plu, dans un fascinant exercice d’imagination, à me glisser dans la peau de l’étranger, de l’ennemi collectif (…), de l’incarnation ultime de ce qu’est une victime des circonstances

Jerzy Skolimowski

Pire encore, le réalisateur polonais pousse la radicalité de sa vision de l’Homme comme élément universel de la Nature jusqu’à confronter le spectateur occidental à ses paradoxes moraux les plus forts. En choisissant comme héros un Afghan délibérément hostile à l’occident, tuant dans les premières minutes du film des soldats américains, Skolimowski le place en ennemi, conformément aux codes de la société actuelle. Sans qu’on en connaisse les motivations, l’origine et l’histoire, le personnage est d’emblée perçu comme un opposant farouche, illustrant ce manichéisme simpliste du monde contemporain. Le spectateur se voit donc confronté à un paradoxe inextricable: s’identifier à son ennemi, éprouver de la compassion pour un être qui incarne l’opposé de ses valeurs. Et face à la survie, que reste-t-il de cette couche grasse d’idéaux? Mais face à la survie encore, que reste-t-il d’humain chez celui qui cherche à rester homme? Et quel résidu d’humanité lui restera-t-il alors, lorsqu’au bout des plusieurs épreuves il ne restera plus en lui qu’animalité et automatismes, rejetant au loin tout élément de Culture qui auront fait de lui, dans sa vie  passée, l’Homme semblable à tous?

Mon objectif était d’écarter les éléments habituels de l’épopée héroïque et de m’intéresser à l’instinct de survie qui pousse à combattre, à lutter, à tuer. L’expérience du public sera imprégnée, tout au plus, d’un sentiment ambivalent d’identification avec le personnage.

Jerzy Skolimowski

Comme pour appuyer cette radicalité, Jerzy Skolimowski propose une mise en scène épurée, réduisant a minima tout élément du cinéma moderne et classique, donnant quasiment à son long-métrage l’aspect d’un exercice de style, que certains trouveront peut-être éprouvant et assez pingre. Réduction maximale du casting, minimalisme des dialogues, simplification de la trame narrative, quasi-absence de couleurs… Tous les éléments purement cinématographiques appellent ici à la cohérence : Mohamed est plongé dans la plus essentielle et fondamentale des questions, tout l’univers qui entoure sa fuite vers une issue inévitable l’est tout autant. Le héros est réduit à repousser son état d’Homme, et à travers  sa perte de l’audition et son impossibilité à communiquer (barrière de la langue ou rencontre avec une femme muette), il éprouvera sans doute la communion la plus amère qui soit avec la Nature. La brève rencontre avec Margaret (Emmanuelle Seigner), muette, aussi frustrante que pleine d’une bonté humaine digne des origines chrétiennes (Marie?), opposera à la nature humaine (méfiance, meurtre, rivalité, réflexion) la plus pure évocation du sentiment de fraternité et de naturel, bien au-delà d’une communication verbale (aide, soin, innocence et bonté)

Essential Killing, ou l’essence même de la mort de Mohamed : Tué par la Nature, au terme d’un combat inégal, l’Homme retrouve ce qui fait de lui un Homme : fragilité et impuissance. Montaigne dissertait sur la Grandeur et la Misère de l’Homme…. Skolimowski semble avoir choisi…

Rick Panegy

Regarder la bande-annonce du film Essential Killing (2011) de Jerzy Skolimowski

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