[Film – Critique] Carnage de Roman Polanski : de la vacuité du verbe…

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Le précédent film de Roman Polanski, The Ghost Writer, avait reçu une ovation critique et un succès public important. Une pluie de récompense, de nouveau, saluait le travail de talentueux metteur en scène. Son nouveau film, la comédie Carnage, adaptation très honnête de la pièce de Yasmina Reza, Le Dieu du Carnage (et un peu trop fidèle à l’esprit théâtral) ne recevra sans doute pas autant de prix, et sera considéré comme un Polanski mineur. Pour autant, ce film, huis-clos en forme de coda psychologique étirée, est un régal de perversité où se nichent tous les clichés de la société bourgeoise consensuelle, celle qui place la bienséance et la politesse comme ultime liant de la société. Pourtant, lorsqu’un grain de sable perturbe la machine bien huilée des codes moraux et relationnels, rien ne va plus et le “surmoi” cède rapidement sa place… On rit beaucoup, on se délecte de l’engrenage irréversible dans lequel sont pris les personnages! Un quatuor d’acteurs absolument parfaits, frôlant la parodie et explorant leurs personnages volontairement stéréotypés avec un plaisir que le spectateur partage… Jodie Foster, John C.Reilly, Kate Winslet et Christopher Waltz illustrent à merveille le point de vue cynique adopté par Reza et Polanski : La vacuité du verbe n’a d’égale que l’immense grandeur de sens qu’on veut bien y mettre… Au-delà de la comédie et de la critique de la classe bourgeoise se cache davantage  un regard pointu et désabusé sur l’utilisation du langage…

Un récit simple au discours déjà entendu

Deux couples bourgeois, aisés, sont confrontés aux limites de leur maîtrise des codes de la civilité et de la politesse lorsque, au fur et à mesure de leur rencontre, leurs points de vue opposés vont se révéler. L’origine de cette confrontation est simple : le fils de Penelope et Michael Longstreet (Jodie Foster et John C.Reilly) vient d’être frappé par celui de Nancy et Alan Cowan (Kate Winslet et Christopher Waltz). Bilan, deux dents perdues et une lettre rédigée conjointement par les couples pour l’assurance lors d’une nécessaire visite de courtoisie des parents de l’agresseur… Peu à peu, les désaccords font leur apparition et les négociations pour convaincre l’autre couple aboutissent à l’éclatement de vérités bien plus personnelles… Le cinéma et le théâtre ont déjà maintes fois montré ces dîners, fêtes ou rencontres entre amis ou voisins qui dégénèrent et finissent par faire éclater au grand jour des pensées et des opinions que les protagonistes auraient souhaité garder muettes… On a entendu et lu un peu partout, que le thème était creux, déjà vu et manquant d’originalité. Pourtant, rien n’empêche un film au sujet déjà traité d’être bon et bien fait. Et il est peu probable que Polanski n’y distille son propre regard… Les encarts de début et de fin du film, dans le jardin de New-York où se battent et  où jouent les enfants des héros, modifient sensiblement mais de manière essentielle le propos du film…

Des stéréotypes volontaires aux clichés maitrisés

Une comédie noire (délicieusement mise en affiche par des portraits paradoxalement hyper-colorés, comme pour souligner les états extrêmes successifs des protagonistes) qui peine à dépasser le simple théâtre filmé… Roman Polanski nous offre bien, ci et là, des plans ingénieux (jeux de miroirs, seconds plans flous…) et une mise en scène maîtrisée, cohérente au propos (dos à dos, dos qui se tournent, déplacements démonstratifs des personnages selon leur positionnement idéologique…) mais rien qui n’étonne vraiment, venant d’un réalisateur qui a tellement prouvé auparavant, et de manière plus inventive, qu’il était un maître de la mise en scène. Comme au théâtre, finalement, c’est le jeu des acteurs qui sert de piliers. Quatre piliers solides ici, qui se partagent équitablement l’espace et soutiennent avec force l’ensemble du récit. Le casting a été récompensé de nombreuse fois (et une nouvelle nomination pour Kate Winslet et Jodie Foster vient de tomber aux Golden Globes). Quatre acteurs qui s’amusent à incarner chacun un stéréotype de la bourgeoisie new-yorkaise (occidentale disons). Les épouses minaudent… L’intellectuelle suffisante, au complexe de supériorité marqué, qui cache son moralisme par une fausse générosité et ouverture aux autres côtoie l’autre bourgeoise, soumises autant à sa bonne éducation et à ses idéaux de bonne épouse, toujours polie, toujours belle, toujours arrangeante mais qui étouffe une colère profonde. Les maris ne sont pas plus honnêtes : Le bonhomme aimable, souriant, qui semble adhérer à l’apaisement et qui cache une honteuse lâcheté, un dégout de sa propre situation côtoie l’avocat sans scrupule, méprisant et hautain qui honnit ceux qu’ils considèrent comme ignorants et inférieurs …

La critique de la vacuité du verbe ou la question du sens

Le film entier est un huis-clos comique se déroulant dans l’appartement de la famille Longstreet, dans lequel le peu de décors, le peu de déplacement, et l’unité de temps sont compensés par des dialogues omniprésents. Les absences de dialogues même sont remplis par des apartés volumineux (les appels téléphoniques), des pensées à haute-voix (l’alcool aidant, la moindre pensée est verbalisée) ou des chuchotements à haute voix (les moqueries du couple Longstreet pendant l’absence du couple Cowan). Des dialogues omniprésents donc où chacun tente soit de convaincre l’autre, soit de se défendre, soit d’accuser : la rhétorique a la part belle ! Pourtant, rien n’aboutit, rien n’atteint sa cible et en lieu et place de persuasion, d’échanges constructifs où le poids du sens des mots et des arguments aurait fait mouche, les perpétuelles prises de paroles finissent par déconstruire et par supprimer toute communication. Un film qui montre combien l’usage et la maîtrise de la parole et du mot peut aboutir davantage à de la confabulation et à du bavardage superficiel qu’à une recherche du sens, dont le vecteur le plus approprié, chez la race humaine est pourtant bien le langage…

Le film entier, un huis-clos où règnent bavardages et paroles incessantes ? A bien y penser, les deux fenêtres de silence, où les mots sont bannis, sont les scènes de début et de fin de film. Celle où l’on voit d’abord, en préambule, les enfants se battre (sans qu’on y entende pourtant aucun mot) et celle qui clôt le film, en conclusion, où l’on découvre les mêmes enfants jouer ensemble, sans encore qu’aucun mot ne nous parviennent… Que comprendre alors à ces parenthèses en plein air, silencieuses, qui encadrent le capharnaüm volubile? Probablement que les adultes, et surtout ceux qui se vantent d’appartenir à une classe qui maîtrise le langage et par-là même, s’élève au-dessus de la masse violente (c’est bien le dialogue et le langage qui permet de s’émanciper de ses pulsions les plus animales!) n’est souvent pas capable de voir dans les mots dont ils disposent autre chose que le sens qu’ils veulent bien y mettre… Le mot et son sens s’en trouvent usurpés et pillés de toute leur sincérité :  n’y résident souvent que la conviction (et parfois l’idéologie…) Les mots ne sont souvent que prétexte. Les enfants qui se battent puis jouent ensemble, sans que le mot ne vienne prendre la place de l’affect et de la vérité sont bien loin de cette vacuité du verbe dont font preuve leurs parents…

Un parenthèse muette qui change la lecture du film, qui prend tout son sens lorsqu’on ne l’aborde pas par le prisme habituel du récit : dans ce film, Polanski semble nous dire “Tout ce que vous avez vu et entendu entre ces parenthèses est absolument dénué d’intérêt, inutile, stérile et vain”…

Rick Panegy

Regarder la bande-Annonce du Film Carnage de Roman Polanski (2011)

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