[Théâtre – Critique] L’Année de la pensée magique de Joan Didion – Fanny Ardant au Théâtre de l’Atelier

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Pour sa première mise en scène, le réalisateur et ex-journaliste pour Studio Magazine Thierry Klifa a choisi d’adapter la pièce américaine culte L’année de la pensée magique (The year of the magical thinking) de Joan Didion (Democracy, A Book of Common Prayer). Seule sur scène et pendant près d’une heure trente, c’est Fanny Ardant qui porte intensément le douloureux témoignage de Joan. Avec une sobriété et un minimalisme fidèle à la mise en scène d’origine, cette adaptation française repose quasi intégralement sur la puissance de son sujet: le deuil.

Sur scène, une chaise sur un perron en bois et un ciel constituent les seuls éléments du décor. Depuis le fond de scène, Joan (Fanny Ardant) s’avance en silence vers les spectateurs. Ses talons résonnent sur les planches. Elle s’adresse directement au public, elle vient les prévenir qu’eux aussi connaitront un jour la terrible épreuve de la mort. Les détails seront différents de l’histoire qu’elle s’apprête à nous raconter, mais l’expérience sera la même, personne n’y échappera. L’histoire vraie que Joan va nous raconter c’est celle de l’année qui a suivi la mort de son mari John Gregory Dunne (scénariste de Personnel et confidentiel, Une étoile est née) et, quelques temps après, de sa fille adoptive Quintana Roo Dunne. Alors qu’elle s’occupe des obsèques de son mari et s’occupe de sa fille dans le coma, Joan est persuadée qu’elle va pouvoir altérer la réalité grâce à la force de sa pensée et faire revenir son mari à la vie. Elle se met en tête quelques rituels comme ne pas jeter les vêtements de son mari qui en aura besoin à son retour. Un passage de folie pendant la traversée de l’épreuve du deuil qu’elle nomme “la pensée magique” et qu’elle illustre par de nombreux exemples dans la littérature, la poésie et des textes de psychologie. Joan se mettra en quête d’indices que son mari aurait laissés pendant leur quarante années de mariage et qui auraient présagé  de son départ. Elle décrit également un second phénomène durant cette année de la pensée magique, celui qu’elle a baptisé “l’effet vortex” et qui se déclenche de manière inattendue selon son environnement. Il s’agit d’un plongeon handicapant dans les souvenirs de sa vie passée avec son mari John. Alors qu’elle se replie sur elle même, évitant tous les éléments pouvant l’aspirer dans ce vortex, Joan se retrouve paralysée, confrontée aux fantômes du passé quoi qu’elle fasse et où qu’elle aille.

Côté mise en scène Thierry Klifa n’a pas fait preuve d’une grande originalité, en restant proche de la mise en scène et des décors originaux de David Hare en 2007, lorsque Vanessa Redgrave avait interprété le rôle de Joan Didion pour la première fois sur la scène de Broadway, puis à Londres. La projection finale de la véritable photo de famille de Joan Didion en compagnie de son mari et de sa fille apparaissaient également  à la fin de la production américaine. Fanny Ardant se déplace simplement et tout au long de la pièce de part et d’autre du perron en bois, utilisant, de temps en temps, l’unique chaise qui fait face au public ou le banc en bord de scène. Clairement, toute la sobriété appuyée de cette mise en scène se repose sur la puissance du texte et surtout sur le thème abordé. Pour une première mise en scène, Thierry Klifa n’a pas choisi un exercice franchement audacieux ou périlleux. Fanny Ardant porte l’émotion et la force du texte avec justesse, même si elle ne sort pas de son registre habituel. Ce n’est pas Joan Didion sur scène, mais bien  la grande Fanny Ardant avec ses susurrements et ses pauses au milieu de ses phrases qu’on lui connait bien. En comparant la version anglaise à celle  présentée en français au Théâtre de l’Atelier, on notera que la traduction de Christopher Thompson respecte plutôt bien la rythmique originale. La musique, quand à elle, composée par Alex Beaupain, est rarement exceptionnelle et quasi inexistante. Elle semble n’avoir que l’avantage de mentionner l’artiste sur les affiches de la pièce.

L’émotion et l’originalité ne sont donc pas totalement au rendez-vous avec cette production de L’année de la pensée magique. Cependant le spectateur se rendra bien compte qu’il est face à un texte puissant, raconté avec intelligence. Joan Didion aborde magnifiquement l’état de démence passagère que peuvent connaitre des personnes face à la mort, critiquant au passage la société américaine face au deuil qui ne se permet pas de faiblesses en public. Elle ose analyser son propre comportement et aborder le thème de cette folie  qu’on cache aux yeux des autres en décortiquant en détail les méandres psychologiques qu’elle a connu. Le témoignage de Joan est un avertissement pour tous: à n’importe quel instant, même le plus ordinaire, une tragédie peut survenir et plus rien ne sera plus jamais pareil.

Philip Pick

Regarder l’interview de Fanny Ardant et un extrait de L’année de la pensée magique au Théâtre de l’Atelier

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