[Film – Critique] Le Havre de Aki Kaurismaki : Une poétique atemporalité…

[fblike]

Couronné du prix Louis Delluc, récompensant le meilleur film français de l’année, Le Havre sort sur les écrans de cinéma le 21 décembre, pendant les vacances scolaires, entre les comédies Hollywoo et Intouchables, les grosses pointures Hugo Cabret, Le Chat Potté ou autre Mission Impossible 4… Quel public viser en cette période festive avec cette histoire de générosité, d’amour de l’autre, de tolérance ? Qui ira voir ce récit humaniste d’un vieillard cireur de chaussure, interprété par André Wilms, dont la femme tombe malade au moment même où il sera amené à aider un jeune enfant immigré réfugié ? Ceux qui auront la chance de voir ce film têtu où la bienveillance envahit l’écran en même temps que la critique d’un état à la dignité sclérosée transpire en substance n’auront pas perdu deux heures : ils auront gagné la chance aussi d’admirer le travail décalé de l’atypique réalisateur finlandais, Aki Kaurismaki, déjà auteur des fameux Les lumières du faubourg, L’homme sans passé ou Au loin s’en vont les nuagesLe Havre , un film où la poésie côtoie le merveilleux…

Le cinéma a toujours su nourrir ses ambitions de l’actualité, qu’il en voit une opportunité commerciale ou l’occasion d’exprimer un point de vue utile à la société. L’immigration, les clandestins, les réfugiés, font la triste actualité depuis quelques années et déjà, des films tels que Coup d’éclat (José Alcala – 2011) ou Welcome (Philippe Lioret – 2010) abordaient plus ou moins directement le sujet difficile de l’immigration clandestine… Aki Kaurismaki, à travers Le Havre, livre davantage un point de vue désabusé sur la société qu’un regard compatissant et larmoyant sur la condition des immigrés. Sans renier ses opinions, largement positionnées à gauche, le réalisateur finlandais observe l’homme, installé, en proie à la routine et assène, comme une évidence, à l’instar du cerisier en fleur à la fin du film, une vérité que chacun semble avoir oublié : l’entraide, la générosité et la bonté ont aussi peu de conséquence que l’anecdotique. En effet, la destinée de Marcel Marx (et on verra dans le choix de ce nom une coïncidence qui ne trompe personne), brillamment interprété par un André Wilms sobre et digne, ne sera absolument en rien chamboulée par l’acte civique et humaniste qu’il aura accompli en aidant cet enfant clandestin à retrouver sa mère. En substance, Kaurismaki semble tacler la frilosité qui hante les citoyens contemporains, bien peu enclins à aider leur prochain. Inutile donc d’être investi d’une mission humanitaire ou de consacrer plus de temps ou d’argent qu’il n’en faut pour exprimer son humanisme… La considération de l’autre peut être aussi peu envahissante que l’anecdote…

Jacques Demy n’est pas loin dans cet Havre artificiel, fait de vieilles ruelles et d’anciennes demeures repeintes par Kaurismaki et baignant dans des couleurs vives. Le Havre n’a ici que son nom et son port. Le traitement de la ville et du décors est à l’image de tout le reste dans le film : un mélange d’atemporalité, de distance chronologique, de regard nostalgique et de modernité. Cet Havre coloré, montrant de petites maisons dans des rues pavées ou vieillies renvoie le spectateur des décennies en amont. Les commerces (une boulangerie authentique, un maraicher à charette, un bar ironiquement nommé “La Moderne”, dans lequel on peut fumer…) entourent un Marcel Marx, dont le prénom, le phrasé et le métier (cireur de chaussures) font aussi écho à une époque lointaine. Et pourtant, le container d’Africains clandestins, les policiers en gilet jaune fluorescent (dont le phrasé est bien plus actuel), les baskets des passants, et les images d’actualité (Archive de Sangatte…) justifient le date du journal que lit Marcel Marx : nous sommes en 2007, autant dire aujourd’hui…

Et c’est là tout le talent de Kaurismaki : faire d’un sujet aussi actuel un quasi conte atemporel… La juxtaposition de deux époques que tout oppose impose au film au premier abord un ton un peu réactionnaire, tout au moins nostalgique et passéiste. Il montrerait en opposant le savoir vivre  et la générosité d’une époque à la rudesse et au manque de respect d’aujourd’hui, déplorerait que la société moderne n’a rien de bon… Tous les éléments issus du passé dans le film sont associés au bien (y compris le commissaire interprété par le taciturne Jean-Pierre Daroussin)  alors que tous les éléments contemporains sont identifiés au mal : un film manichéen ? Mais c’est tout autre chose que parait crier silencieusement le metteur en scène. Il en appelle à ce sentiment profond enfoui en chacun : la bonté et la générosité sont encrées en nous comme une marque de notre humanité. Hélas, la société actuelle semble freiner l’élan solidaire qui réside en tous… Mais depuis toujours, cet humanisme n’a jamais quitté l’homme. Il a simplement été enterré et il suffit, au détour d’une anecdote insignifiante dans notre destiné, de le refaire surgir du passé… Rarement autant de bienveillance et de simplicité n’auront émané d’un film abordant ce sujet épineux. Loin de toute leçon de morale ou de bien-pensance, plus loin encore de tout pathos ou sentimentalisme, Kaurismaki replace l’humanisme au centre de la question de l’homme.

Rick Panegy

Regarder la bande annonce du film Le Havre d’Aki Kaurismaki

[youtube width=”600″ height=”365″ video_id=”lc5CKivSj0o”]

4 thoughts on “[Film – Critique] Le Havre de Aki Kaurismaki : Une poétique atemporalité…

  1. Belle critique. On m’a dit beaucoup de bien du film et votre avis suis la même voie. J’essaierai de chopper une séance.

    PS: ça n’a pas trop de ressemblance avec Welcome ? (mis à part le thème)

    1. Oui, c’est un film atypique, absolument hors du temps. Surprenant au début, voir déroutant tant nos repères (langue, temps…) sont troublés mais pour peu qu’on se laisse atteindre, on apprécie le film à sa juste valeur… Et non, Kaurismaki est bcp moins dans l’empathie que Lioret (Welcome)….
      Merci de ton com Sam’ !
      Rick

  2. Bonsoir, Le Havre est un de mes coups de coeur de 2011. Et malheureusement, il est sorti à un moment peu propice pour ce genre de film si ce n’est que c’est un joli conte de fée qui se termine bien. C’est un film qui réchauffe le coeur. Bonne soirée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *