[Film – Critique] J’ai rencontré le Diable de Kim Jee Woon: Duel au sommet du sadisme

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Kim Jee-Woon, auteur des très remarqués Deux soeurs (2004), A Bittersweet Life (2006) et Le Bon,La Brute et le Cinglé (2008), apporte en 2011 l’irréfutable preuve de la fantastique vitalité du cinéma sud-coréen, en même temps qu’il démontre une nouvelle fois l’étendu d’un talent délicieusement schizophrène, excessif mais assumé. Filmant le paroxysme d’un sadisme exquis, il transcende la banalité d’une histoire simple et mainte fois ressassée au cinéma, celle d’une vengeance, en donnant un relief fantastique à ses personnages et en choisissant, une fois de plus, une mise en scène accomplie, virtuose et virevoltante. J’ai rencontré le Diable est un film machiavélique, qui provoque une jubilation coupable et réveille le voyeurisme pervers du spectateur, happé par un scénario simple mais terriblement efficace.

Lee Byung-Hun possède ce charme angélique qui évoque l’innocence et ce charisme simple qui suscite le respect. Kim Jee-Woon avait révélé cette douleur sensible, mêlée d’une droiture rassurante et forte, en le dirigeant dans A bittersweet Life. Leur collaboration avait accouché deux ans plus tard d’un western moderne tordu à l’énergie folle: Le Bon, la Brute et le Cinglé. Dans J’ai rencontré le Diable, il poursuit l’exploration de l’ambivalence de son acteur fétiche, cherchant à rendre plus nette encore les contradictions émanant de cet acteur séraphique… En interprétant un agent secret (Soo-Hyun) sombrant dans une folie vengeresse, poursuivant sans merci le tueur en série qui a assassiné sa fiancée, alors enceinte, Lee Byung-Hun interroge : comment un être, beau, calme, sobre, inspirant autant l’équilibre et la quiétude peut-il déployer autant de cruauté, autant de barbarie et  de bestialité préméditées et conscientes? Il renvoie nos plus sécurisantes certitudes sur notre propre nature à une simple angoisse menaçante. Rien n’est plus certain que le souffle de déraison qui envahit l’âme de celui qui se laisse séduire par la vengeance… Il y a du Soo-Hyun en chacun de nous.

Que dire alors de la performance outrancière de Choi Min-Sik, qui campe sans retenue Kyung-Chul, un tueur en série dont le quotidien répétitif, de meurtres scénarisés et codés en recherches de victimes faciles, se voit transformé en véritable jeu du chat et de la souris macabre? L’acteur coréen, dont l’interprétation mémorable de Oh Dae-Soo dans Old Boy de Park Chan-Wook (2004) restera à jamais gravée comme l’une des performance les plus puissante du cinéma moderne, campe encore ici un personnage fort, que seul un acteur au talent immense est capable de faire vivre. La même fureur dans le jeu, toujours viscéral, le même entêtement à donner corps aux plus extrêmes sentiments, Choi Min-Sik se plonge de nouveau dans la peau d’un animal, la folie désespérée en moins… Treize ans après avoir déjà tourné avec Kim Jee-Woon dans The Quiet Family (1998), il retrouve le talentueux cinéaste après une série de rôles puissants, qui l’ont propulsé au rang d’acteur incontournable, de Old Boy donc à Lady Vengeance (Park Chan-Wook encore – 2005), en passant par Ivre de femme et de peinture (Im Kwon-Taek – 2002).

La mise en scène est époustouflante, dynamique, voire explosive ou vertigineuse (la seule scène du double meurtre par Kyung-Chul du chauffeur et de son passager, à l’intérieur d’un  taxi en pleine course,  en est l’exemple le plus frappant, aussi techniquement jubilatoire que le plan-séquence mémorable de la fuite en voiture dans Le fils de l’homme de Alfonso Cuaron – 2006). Les cadrages sont inventifs et fascinants, la photographie de Lee Mogae parfaite. Le film, à l’instar des nombreux autres de la “nouvelle vague “du cinéma coréen, ignore la platitude et la sobriété, épousant avec l’énergie d’un adolescent déchainé l’excès et la démesure. Kim Jee-Woon embarque le spectateur dans un circuit tortueux de 2h20 où chacun des personnages entreprend un chemin de croix inversé, à la symétrie symbolique certes légère mais qui a le mérite d’être aussi directe que la violence à laquelle assiste le spectateur. L’angélique Soo-Hyun sombre peu à peu, au fur et à mesure que la vengeance le dévore, dans la plus diabolique des attitudes, reproduisant de manière mimétique les méfaits du Diable qu’il poursuit. Celui-ci, en fascinante allégorie du Mal, se transforme peu à peu en victime, condamné expiant malgré lui ses fautes dans un purgatoire terrestre, jusqu’à épouser l’image christique du martyr… Le Diable, jouant sans cesse dans le registre de la menace, de la séduction, allant même jusqu’à susciter l’apitoiement, n’aura jamais compris que les ailes d’ange, accrochées à son rétroviseur, annonçait l’arrivée de celui qu’on nomme “exterminateur”. Un duel au sommet du sadisme, qui fonctionne aussi par l’extrême simplicité de son ressort dramatique et de la métaphore. Le dialogue de la confrontation finale entre les deux protagonistes, avant la scène ultime, en est l’illustration : un dialogue brut, franc, violent, où se heurtent manipulations et sensibilité, dans un rapport de force si inégal qu’il fait écho à l’immoralité de tout le récit.

Le cinéma sud-coréen, en plein renouveau depuis une dizaine d’année, fascine, séduit et fait preuve d’une insolence salvatrice dans un cinéma contemporain parfois timide. Kim Jee-Woon et Park Chan Wook en tête, la horde de cinéastes déchainés et fougueux déferle sur les écrans européens avec certitude. Bong Joon-Ho (Memories of Murders – 2003 ; The Host – 2006) et Na Hong-Jin (The Chaser – 2008 ; The Murderer – 2011) complètent ce quatuor coréen impétueux, auxquels Kim Ki-Duk (Locataires – 2005 ; Printemps, été, automne, hiver…et printemps – 2003 etc) et Lee Chan-Dong (Poetry – 2010 ; Secret Sunshine – 2007) apporte le contrepoint sensible tout aussi talentueux…

J’ai rencontré le Diable est une nouvelle pierre posée à l’édifice coréen, ce monument à l’honneur du cinéma devant lequel on s’incline avec délectation.

Rick Panegy

Regarder la bande-annonce du film J’ai rencontré le Diable de Kim Jee-Woon (2011)

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4 thoughts on “[Film – Critique] J’ai rencontré le Diable de Kim Jee Woon: Duel au sommet du sadisme

    1. Non… Le film nous a séduit …. et comment !! Mais les 10autres, pour chacun de nous, nous ont davantage marqués … En bonne place juste derrière dirons nous 😉

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