[Théâtre – Critique] Une Maison de Poupée d’Henrik Ibsen, mise en scène par J.L.Martinelli, avec Marina Foïs

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Cette année, Jean-Louis Martinelli fête ses 10 ans à la tête du Théâtre des Amandiers. Le metteur en scène éclectique, qui a offert sa dernière création en septembre avec J’aurais voulu être égyptien (de Alaa El Aswany), s’offre une reprise pour débuter 2012, deux ans après, avec l’adaptation d’ Une maison de poupée d’Henrik Ibsen. Le duel Audrey Tautou / Marina Foïs dans le rôle de Nora, médiatisé il y a deux ans, a tourné court : c’est la version du Théâtre de Nanterre qui aura survécu. La proposition de Michel Fau au Théâtre de la Madeleine avec l’actrice d’Amélie Poulain n’avait pas séduit… Hier Mardi 10 janvier avait lieu la première de cette reprise, avant une tournée à Nice, Zurich et Marseille. Reprise un peu poussive ce premier soir mais qui permettra sans doute aux spectateurs ayant manqué les représentations de 2010 d’apprécier la vision moderne de Jean-Louis Martinelli, en même temps que sa justesse dans la direction des comédiens. Cette Maison de poupée, au delà d’un parti pris féministe, qui subsiste en fond, soulève davantage la question du couple, de l’échange, de l’équilibre ; le respect de la personne en tant qu’individu. Que reste-t-il de cette certaine idée du “merveilleux”, cette idée du bonheur chère à Nora, qu’on projette dans la vie de couple, lorsque c’est à l’autre que, aveuglément, on a confié la responsabilité de son accomplissement ?

Nora (Marina Foïs) et Torvald (Alain Fromager) sont un couple bourgeois, lui récemment promu directeur de banque, elle, femme au foyer, mère de trois enfants. C’est le réveillon de Noël, le rapport de Nora à l’argent est évident : elle dépense. Autour gravitent quelques personnages secondaires qui viendront faire éclater le nœud dramatique : Kristine (Bénédicte Cerruti), une ancienne amie de Nora, refait surface, veuve et sans travail ; Krogstad (Laurent Grévill), dont on apprend qu’il aura eu une liaison avec Kristine, est un employé de Torvald. Kristine, à la demande de Nora, obtiendra un emploi dans la banque de Torvald, au détriment de Krogstad, qui, dans un élan de colère vengeresse, mettra à exécution sa menace : révéler l’acte illégal que Nora, dans le passé, a commis. Elle a emprunté de l’argent en falsifiant la signature de son père, pour sauver son mari d’une maladie. Celui-ci, droit et fidèle à des valeurs rigoureuses ne pourrait accepter cet acte immoral et une telle révélation plongerait la vie de couple de Nora dans le chaos. Cette inévitable confrontation, inhérente à la révélation de son secret projète Nora face à sa situation et la pousse à affronter la réalité : est-elle elle-même ?

Jean Louis Martinelli parvient, et c’est la réussite indéniable de la pièce, à déplacer subtilement l’enjeu du récit : loin de se focaliser sur la condition féminine (le texte original date de la fin du 19ème siècle, et se déroule en Norvège), il réussit, en adoptant notamment le propos à une époque plus contemporaine, à placer au centre du drame la question du couple et de la place de chacun en tant qu’individu. Nora est une femme “poupée”, un objet infantilisé depuis son enfance, qui reconnaitra sa passivité face à sa condition, et Torvald est un mari enfermant et cloisonnant, bien que bienveillant et aimant, maintenant son épouse dans état de passivité, animée par son amour immense pour l’homme qu’elle respecte et admire, jusqu’au dénouement final. La déception de Nora, au terme de l’ultime scène, réveillera sa conscience : son amour sans borne, l’ayant poussée à accomplir ce délit dans le passé, se heurte à un comportement méprisant et distant de son époux, bien plus attaché aux apparences, aux conventions, et à son image, à sauver les meubles en société… L’axe résolument humaniste de l’adaptation de Martinelli repousse au loin la sirupeuse tentation d’un féminisme criard, absolument légitime à l’époque mais qui aurait été  fade aujourd’hui… Pour servir cette vision, Martinelli s’est entouré d’acteurs efficaces, Alain Fromager en tête, qui réussit à donner corps à son personnage, le rendant, au fur et mesure que la pièce avance, fragile et sensible, voir touchant et maladroit, en opposition à l’homme droit et quelque peu rigide des premiers moments. L’acteur sait jouer “naturel” sans oublier la théâtralité nécessaire. Marina Foïs, idée ingénieuse du casting, est la comédienne idéale : ce mélange de fragilité et de force, d’enfance contenue et de naturel… Pourtant, elle ne parvient pas à poser sa voix, trop faible en ce soir de première. Et surtout, son interprétation lors de la scène finale manque un peu de relief : le choix judicieux du metteur en scène de faire interpréter Nora dénuée de tout sentiment, tant la déception et l’accablement ont été forts, est intelligente. Nora n’a plus que sa pensée comme réponse, et l’affect s’évapore: plus de haine, de colère, d’amour, de tristesse. Hélas, Marina Foïs n’est pas parvenu ce soir à trouver l’équilibre entre absence de passions et déshumanisation de son personnage. Jouer Nora sans passions ce n’est pas l’interprêter sans son reste d’humanité, tel un robot mécanique…  Gageons qu’au fur et mesure des représentations, le jeu s’affinera…

La scénographie de Gilles Taschet, sobre et efficace, sert la pièce sans jamais voler la vedette : idéal… L’espace scènique représente l’intérieur d’un vaste appartement, le tout volontairement déséquilibré sur le côté cour (le côté du “cœur”, une coïncidence ou un concept métaphorique ?). Un canapé et un piano occupe le vaste salon, qui seront bientôt replacés dans un nouvel espace, réduit, enfermant les deux principaux personnages dans une tension spatiale grandissante au fur et à mesure que l’intrigue avance. Ce même espace que le jeu des lumières, en ombres, viendra cloisonner, pour mieux symboliser l’enfermement communicationnel auquel sont confrontés les époux. En fond de scène, une ouverture sur l’extérieur de la maison, avec pour seul élément une boite aux lettres, telle une boite de Pandore attendant son ouverture. La neige tombera, en écho au refroidissement de la relation Nora/Torvald et à la cristallisation de leurs incommunicabilité ; mais, en front de scène, un feu, qui finira par s’éteindre, comme l’amour des deux héros et la passion, tout en retenue, qui les a animé tout au long de leurs nombreuses années de mariage. Entre le feu et la neige, Nora et Torvald, sont comme pris entre distance et communion.

Une pièce réussie, où respire une ode à la considération de l’autre, à l’émancipation et à la liberté. Le “merveilleux” de l’amour se trouve aussi dans la volonté d’être soi-même, comme le souligne Henrik Hibsen, l’auteur norvégien, dans une citation du programme du théâtre des Amandiers :

L’essentiel est d’être sincère et vrai vis-à-vis de soi-même. Il ne s’agit pas de vouloir ceci ou cela, mais de vouloir ce que l’on doit absolument vouloir, parce que l’on est soi, et qu’on ne peut pas faire autrement. Tout le reste ne conduit qu’au mensonge.

Henrik Ibsen

Voir aussi notre critique sur La Dame de la Mer d’Henrik Ibsen, avec Camille.

Voir aussi notre critique sur Peer Gynt d’Henrik Ibsen.

Extraits vidéos de “Une Maison de Poupée” au Théâtre des Amandiers (Ibsen/Martinelli)

Au Théâtre Nanterre-Amandiers

Du 10 au 22 janvier 2012 – 20h30

7, Avenue Pablo Picasso

92 022  Nanterre

01 46 14 70 00

En tournée

Au Théâtre National de Nice du 1er au 4 février 2012

Au SchauSpielhause de Zurich les 8 et 9 février 2012

Au Théâtre du Gymnase à Marseille du 15 au 18 février 2012

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