[Théâtre – Critique] Break Your Leg ! de Marc Lainé : La chute, symbole du pathétique

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Marc Lainé propose un spectacle glissant sans cesse du rire à la gêne voyeuriste, celle qui nous confronte au pathétique de l’autre, lorsqu’il cumule les impairs au point de fuir le bonheur…  Ici, tout est chute : celle de la gloire, celle de la grâce, celle de l’innocence, celle du rêve, celle de l’espoir… Sur l’écran, après une poétique introduction, Geoffrey Carey (en présentateur “télé”) reprend ces mots de Bergson : “Une chute est une chute, mais autre chose est de tomber parce qu’on visait une étoile” Le décors est planté, le ton est donné : derrière le rire, en filigrane, la gravité. Celle qui accompagne le destin pitoyable de Tonya Harding et de Nancy Kerrigan.

Le  “Break a leg !” (Casse-toi une jambe”) Une interjection en forme d’antiphrase… Dans le monde anglo-saxon on utilise ce vilain souhait pour conjurer le sort: une façon de souhaiter bonne chance à la personne à qui on le crie, un peu comme un “merde” lancé à celui qui commence un spectacle ou un examen…

Ce “Casse-toi une jambe” prend tout son sens ici, et de manière très ironique: en guise de “bonne chance” avant la compétition, les deux patineuses, dont on nous narre ici l’histoire vraie, s’encouragent à coup de batte de base-ball…

Le second degré de la formule disparait donc aussitôt la scène d’ouverture terminée. Le “Break a Leg” devient un souhait absolument primaire, une menace exécutée froidement. Et l’expression se transforme en Break YOUR leg !”, conférant ainsi à la pièce un ton menaçant, empli d’une agressivité directe, et révélant, par l’utilisation du pronom singulier de la deuxième personne, l’aspect d’un duel franc, qui s’annonce sans détour… Marc Lainé, scénographe et metteur en scène émérite depuis une bonne dizaine d’années, ose la relecture du fait divers. Un fait divers si absurde et si grotesque qu’il en devient presque surréaliste. Le voilà ici traité finalement sous son angle le plus logique: le burlesque. Ce fait divers remonte au milieu des années 90, dans le milieu du patinage artistique. En 1994, les deux patineuses américaines Tonya Harding et Nancy Kerrigan sont au fait de leur gloire et leur rivalité est à son comble. Les jeux olympiques d’hiver approchent et les deux patineuses visent l’or. Les plus jeunes ne se souviendront pas de l’anecdote, mais ceux qui ont pu vivre le moment tragique et les péripéties rocambolesques qui s’ensuivirent gardent en mémoire ce fait divers absurde: Nancy Kerrigan, quelques mois avant le début des Jeux Olympiques, se fait briser la jambe, à coup de batte de Base-Ball, par l’entourage de Tonya Harding… La pièce retrace, parfois avec grâce, souvent avec drôlerie, le parcours des jeunes femmes que tout oppose (l’une est issue du milieu bourgeois, sourire angélique et grâce irradiante ; l’autre est issue d’une famille modeste, mère alcoolique et physique moins avantageux). C’est donc avec humour que Marc Lainé dresse le portrait de ces deux patineuses, et en même temps que ces deux femmes aux profils stéréotypés, le metteur en scène met en lumière une certaine Amérique, celle du patriotisme outrancier, de la recherche constant de l’improuvement, de la performance et celle qui construit ses idoles en empiétant les idéaux.

Un regard drôle mais acide accompagne cette pièce, servie par quatre acteurs énergiques. Jean-François Auguste campe une Tonya Harding désabusée (et son entraineur de mari, manipulateur et violent). En face, Pierre Maillet est absolument hilarant en une Nancy Kerrigan étriquée. Les comédiens interprètent les deux patineuses, longtemps après l’événement tragique: elles sont les protagonistes d’un talk-show, au cours duquel on cherche à trouver les clefs du drame… Peu à peu, l’ambiance légère s’étiole et on plonge dans les affres du souvenir: les mêmes patineuses réapparaissent, sous les traits de Raphaëlle Boitel et d’Odile Grosset-Grange et les deux héroïnes du talk-show, alors stars people, sont confrontées dans un schéma plus intimistes à leur passé, au souvenir douloureux. Le spectateur (re)découvre le pathétique de leurs destinées, frappé du lourd sceau de l’ambition, de l’espoir dévorant d’une nation. Victimes de leur carcan social, les deux tragiques héroïnes connaîtront une navrante ascension vers le drame.

Break your leg!, en véritable allégorie de la chute, a ce regard bienveillant et compatissant qu’un œil aguerri à la nature humaine peut porter à la misère. Misère affective et misère de la dignité…

C’est l’histoire d’une déchéance qui nous apparait tour à tour comme grotesque ou tragique, risible ou bouleversante… Certaines “vérités” nous sont révélées par des êtres qui les portent sans le savoir. Tonya est de ceux-là.

Marc Lainé

Rick Panegy

  • Au Théâtre National de Chaillot

Du 20 au 25 janvier 2012

Voir les informations sur le site du Théâtre National de Chaillot

  • Au Théâtre de l’Odéon – Nîmes

les 27 et 28 mars 2012

  • Au Théâtre Le Phenix – Valenciennes

les 11 et 12 avril 2012

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