[Film – Critique] La Colère Des Titans de Jonathan Liebesman : Et on appelle cela un film…

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Après Le choc des Titans (Louis Leterrier – 2010), qui déjà torturait et défigurait sans honte la mythologie grecque, les studios Warner (et Leterrier, cette fois-ci à la production) enfoncent le clou avec un nouvel opus, plus absurde et indigeste encore que le premier. La Colère des Titans (réalisé par Jonathan Liebesman), à grand renfort de numérique démesuré, d’effets spéciaux excessifs et de 3D outrancière, assomme le spectateur, le méprise et l’insulte. Avec notamment un irrespect des mythes fondateurs qui relève quasiment de l’irresponsable, ce film est tout simplement un outrage au 7ème art. Sam Worthington, Liam Neeson et Ralph Fiennes incarnent  respectivement Persée, Zeus et Hadès avec maladresse, tant l’espace que la production a laissé à la direction artistique est tenue: la production n’a cure de l’épaisseur des personnages et de la crédibilité de leur histoire personnelle, elle se moque aussi du récit, balayant d’un revers de main toute cohérence: ici tout repose sur l’énormité des effets spéciaux, la surenchère et le “toujours plus”. Lorsque le cinéma renie à ce point son essence pour déraper sans scrupule vers le jeu vidéo, le pessimisme s’abat sur le monde artistique…

D’invraisemblances en absurdité, La Colère des Titans relate la suite des aventures de Persée, confronté cette-fois à un ultime défi: il s’agirait d’affronter Cronos qui, aidé par les traitres Hadès et Arès, est en passe de s’échapper du Tartare. Zeus, Poséidon et les autres Dieux perdent peu à peu leur pouvoir, le peuple priant leur nom de moins en moins…

Tout est absolument faux dans cette intrigue, le parti pris des scénaristes (Dan Mazeau, David Leslie Johnson et Steven Knight) étant de réinventer totalement la mythologie. Il semble inévitable et nécessaire d’ignorer complètement la mythologie grecque pour ne pas s’offusquer à chaque nouvelle ânerie que vomissent fièrement ces trois mauvais scénaristes. Pour ceux qui ont un minimum de bases en mythologie, même la plus grande volonté de faire abstraction des absurdités successives et des entorses aux aventures mythologiques ne résiste pas au matraquage grossier de cette énorme production. Au rayon des aberrations et contre-sens mythologiques: La chimère est terrassée par Persée (Quid de Bellerophon?) Zeus et Poséidon meurent, le pouvoir des Dieux nait de la prière des humains, Héphaistos résident avec les cyclopes, il vit sur l’ile de Kail (?), Andromède est une reine guerrière, le labyrinthe du Minotaure se situe à l’entrée du Tartare (et c’est Persée qui le terrasse… Quid de Thésée?), Hadès aurait été contraint par Zeus à garder les Enfers, comme un exil, Héphaistos aurait conçu la lance de Triam (attributs de Zeus, Poseidon et Hadès réunis…) Il aurait conçu une massue pour Hadès (Quid de la Kunée?) et aurait même été l’architecte d’un labyrinthe menant au Tartare. Voilà que Persée devient le père d’Hélios!.. Ici, les libertés prises sont plus affligeantes encore que dans Les Immortels de Tarsem Singh (2011). Gardons-nous d’énumérer toutes les incohérences: quitte à prendre autant de liberté, pourquoi diable les scénaristes n’ont-ils pas inventer une nouvelle mythologie avec d’autres noms, d’autres référents ?

L’aspect esthétique lourd et appuyé du film ne sauve en rien ce naufrage scénaristique: la surenchère s’affiche comme modus operandi. Tout doit être souligné, gonflé, exagéré. Chaque climax doit être plus spectaculaire que n’importe quelle scène finale de film. Ainsi, de l’ouverture à la fin, peu de scènes d’action sont offertes au spectateur mais chacune s’étire et se prolonge dans une épuisante orgie de plans tous plus bourrés d’adrénaline les uns que les autres… L’acmé de ces extravagances incongrues, ode au gigantisme et à la démesure, surgit dans cette scène risible qui voit jaillir du Tartare un Cronos immense, tout en lave. Persée et son Pégase noir (oui oui..) auront raison de lui… Quel autre but que celui d’éblouir de numérique le spectateur susceptible de se projeter devant sa console les producteurs avaient-ils? Cronos, comme le combat contre le Minotaure, les Cyclopes, la Chimère, et les combats que mène Persée, sont le fruit d’une volonté farouche des producteurs d’offrir du grand spectacle, un grand spectacle qui pourra facilement être disponible sur console, pour des aventures spectaculaires… La 3D est pour une fois totalement intégrée à l’origine du concept, tellement pensée qu’elle en devient omniprésente et parfois même le seul argument dans certaines scènes: Liebesman propose en effet certains plans qui n’apportent rien d’autres au récit qu’une légitimisation du procédé 3D (l’entrée dans le Tartare, la “visite guidée” du labyrinthe créé par Héphaistos…)

La Colère Des Titans est scandaleusement mauvais et outrancier. 125 millions de dollars auront été nécessaires pour concevoir ce torchon improbable. Il en rapportera probablement au moins le double. Que les spectateurs apprécient et se précipitent en masse est probablement aussi attristant que l’arrogance et l’arrivisme des producteurs, prêts à bâcler des projets aussi exécrables et laids tant que le succès est à la clef…  Le divertissement est un art, l’entertainement peut être autre chose qu’un cumul d’action et d’excès, mais rien ne laisse à penser qu’un possible 3ème volet ne soit pas aussi dévoyé que les deux premiers…

Rick Panegy

Regardez la Bande-Annonce de La Colère Des Titans de Jonathan Liebesman

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9 thoughts on “[Film – Critique] La Colère Des Titans de Jonathan Liebesman : Et on appelle cela un film…

  1. Je viens de lire quelques critiques sur ce site. Excellentes, vraiment.

    Celle-ci se fait aussi l’écho de mes pensées.
    Je n’ai pas oser dépenser 13€ (le cinéma en Suisse, c’est cher) pour voir un film que je savais aussi gonflé de médiocrité et d’action-appeal.
    A voir de tels films, je me demande jusqu’où ira le cinéma américain… Depuis les Transformers, avec La Colère des Titans et maintenant avec Battleship, je ne sais pas où ira toute cette sur-enchère. Michael Bay et Bruckheimer sont en train de tuer le cinéma d’action. Depuis Avatar, il n’y a plus aucune limitation techniques à ce que l’on peut afficher sur un écran, si ce n’est celle du budget.
    J’espère que ces films à l’action gargantuesque s’étoufferont d’eux-mêmes comme ils étouffent le public sous des tonnes d’effets spéciaux.

    1. Tout d’abord merci pour le compliment ^^ Nous faisons de notre mieux !
      En effet, les films d’action et de divertissement purs que proposent les Bay et Bruckheimer (avec un tout petit plus de réussite…à peine…) sont pitoyables… Heureusement, on a vu récemment notamment un Mission impossible 4 – Protocole Fantôme rudement bien ficelé, un peu “à l’ancienne”, évitant la part belle aux effets spéciaux sans les ignorer… Et plus récemment encore, Avengers exploite sans détour les effets spéciaux mais s’autorise une mise en scène digne du cinéma, en choisissant un retour au plans séquences, scènes d’action longues ; et jetant aux oubliettes au passage les réalisations épileptiques et irregardables des Transformers et autres Bourne !!

    1. Et bien, il faut être dans une excellente humeur…car en effet, si on n’est pas dans les meilleures dispositions, on peut facilement s’arracher les cheveux, s’éclater les joues à force de retenir un cri de rage salvateur, arracher le velour de son canapé ou des fauteuils de la salle de cinéma, assassiner dans une colère aveuglante son voisin le plus proche, victime expiatoire…
      Attention, tu es prévenue ^^

  2. Bonsoir ! Je viens juste de terminer le film. Il est vrai que c’est une honte à la mythologie grecque. Et je suis tout à fait d’accord avec votre critique.

    Seulement, dans la critique, quelques chose m’offusque énormément. Vous dites : “Lorsque le cinéma renie à ce point son essence pour déraper sans scrupule vers le jeu vidéo”

    Il n’y a que en Cronos que je voit un semblant de jeu vidéo, tant il est copié sur celui de God Of War. Cependant, j’aurais aimé savoir pourquoi cette phrase ?

      1. Hormis évidemment ce Cronos qui sort tout droit d’une création pour jeu vidéo (bien fait, certes… et comme dans bcp de films “d’action”) c’est aussi par le rythme, l’écriture scenaristique et la mise en image (et en scène) qui relève davantage du jeu vidéo que du cinéma. L’aventure du héros est narrée linéairement, comme une succession d’étapes (des Levels?) qui le voient affronter successivement de nombreux méchants jusqu’au monstre final (familier du côté des jeux de plateau, non? ). Et la mise en scène donc, quasi entièrement sur fond bleu, en images de synthèse, est filmée telle une immersion dans le “combat”, il ne manquait plus que la caméra subjective pour faire FPS ^^
        Le tout donne le fort sentiment d’avoir été conçu parallèlement à l’élaboration du jeu vidéo dérivé (ou en fonction de) et certaines scènes apparaissent aussitôt comme des pré- IGC !!
        Voilà pourquoi 😉

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