[Théâtre – Critique] Kabaret Warszawski de Krzysztof Warlikowski

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Présenté au Festival d’Avignon 2013, le Kabaret Warszawski de Krzsystof Warlikowski a renversé la Fabrica, le nouveau lieu de création et de représentation du Festival, emportant de son souffle mélancolique les spectateurs venus en masse pour l’événement. Cri déchirant sur les dérives de l’humanité, écartelée entre son incapacité à aimer et à son désir vital d’amour. L’art, au milieu de cet ensemble pessimiste, semble être le seul recours à cette inéluctable misère : dans un tourbillon d’images colorées, Warlikowski offre des moments de théâtre extrêmes, fabuleusement beau, de cette beauté qui transcende la laideur dont elle germe, et qu’elle illustre dans un paradoxe formidable. Un spectacle fleuve (4h40) immanquable. Inégal certes, tant la gageure est ambitieuse, mais à l’harmonie sans faille…

Le diptyque est franc : la seconde partie fait écho, sans guère plus d’optimisme, à une première partie incroyable, emportée par des comédiens éblouissants. Ils chantent, dansent et jouent une comédie douce-amère qui plonge dans les douleurs et les chimères de l’Europe du 20ème siècle, à l’orée d’un nazisme qui éclot sans honte. On y retrouve la Sally Bowles et le Good Bye Berlin de Chistopher Isherwood, à la sauce Jonathan LittellLes bienveillantes– : Warlikowski mêle en effet dans son cabaret, sauvage et violent, les craintes, les angoisses et les hontes qu’il dénonce et qui l’interrogent depuis longtemps déjà. Comme il le fait souvent, le dramaturge polonais puise dans ses références littéraires et artistiques pour composer un choral personnel et cohérent. La composition de mise en scène est fascinante, complexe et mettant à l’honneur la variation et l’interversion -sur les décors statiques, une fois n’est pas coutume, de Malgorzata Szczesniak, froids et épurés mais toujours saisissants-  La mise en scène de Warlikowski jongle en effet d’un registre à un autre, elle embrasse l’alternance brillamment (tant au niveau de l’espace que du rythme et du genre) sans jamais perdre le spectateur : le Kabaret Warszawski ouvre fatalement ses portes vers une longue et lente décadence humaine. On y cherche l’autre, on y trouve l’isolement.

Cet isolement déchirant nait pourtant d’une communion (avortée ? Ou plutôt d’une recherche de communion) dans la seconde partie qui s’inspire assez directement du Shortbus de John Cameron Mitchell -on regrettera peut-être que l’adaptation soit trop marquée et ne prenne pas suffisamment de liberté. Là, les corps se mêlent, se veulent, recherchent dans un désespoir aveuglant le contact et la connexion, comme par crainte de manquer l’appréhension du monde et la chaleur rassurante qui se dégage du groupe. Les angoisses post-11 septembre explosent dans cette quête éperdue et duelle de la cohésion du groupe et de la jouissance personnelle. Sur fond de Thom Yorke -Radiohead-, le 11/09 est narré dans une complaisance mortifère par les héros éperdus, noyés dans une mélancolie qu’ils compensent à peine par le sexe et la drogue. Kid-A accompagne les errances métaphysiques dans ce Cabaret new-yorkais, le Shortbus, comme Sally Bowles éclatait de son génie lumineux et sexuel les ombres menaçantes qui planait autour du KitKatClub berlinois.

Les deux parties se répondent ainsi, entre misère du monde et désespoir personnel, entre quête individuelle et destin collectif. Les époques défilent mais les épines demeurent, heurtant au plus profond les ambitions les plus humanistes de tous les protagonistes, reflets pantomimes de nous-mêmes. A l’image de la destinée de Justin Vivian Bond, star de la scène transgenre New-Yorkaise, et héros du Shortbus de Mitchell, que Warlikowski reprend dans sa deuxième partie en y mêlant des parties de l’autobiographie de l’artiste transgenre (Tango: My Childhood, Backwards and in High Heels), il semblerait que la solitude doivent être comblée par une conquête du soi totalement individualiste, pour mieux accepter le monde et s’en faire accepter…

Fulgurant, parfois violent et brutal, drôle aussi, mais rarement optimiste, le Kabaret de l’artiste polonais est un parcours rugueux et abrupt, subtilement écrit et s’écoutant avec un plaisir littéraire indéniable. Cependant, par delà les moments de pur plaisir visuel, il résonnera longtemps comme un long sanglot silencieux et abandonné, presque chuchoté à travers l’excès et la démesure, par ces enfants-adultes paumés et abîmés, réclamant d’être aimés et ne sachant pas donner… Warlikowski, lui, donne sans réserve, et sa générosité comble toutes souffrances qu’il dépeint…

Rick Panegy

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