[Festival d’Avignon – Critique] Nature Morte de Michel Raskine

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Sur un drap suspendu est projeté un extrait du Voyage des comédiens, de Théo Angelopoulos. Les premières minutes de Nature Morte, à la gloire de la ville, donnent le ton. Dans l’art, la politique, et dans la politique, l’art : vivrait-on aujourd’hui les mêmes vagues décrites par le célèbre cinéaste grec, filmant la fin de la dictature des colonels à travers les périples d’une troupe de comédiens ?

Politique, énergique, engagé et hautement poétique, Nature Morte, à la gloire de la ville est une bouffée de vigueur et un appel à l’action, parfois violent, parfois bousculant, jamais hésitant. Vécu comme un élan nécessaire, un appel à la réflexion autour d’un monde chaotique en perte de repères, Nature Morte ravit par l’engagement et la fraîcheur qu’il livre avec générosité. Reflet d’un monde bousculé, ancré dans une Grèce chancelante et fragilisée, le spectacle de Michel Raskine donne toute sa place au formidable texte de Manolis Tsipos, autour d’une mise en scène sans répis.

Les neuf comédiens de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, élèves de deuxième année, sont incroyablement et brillamment dirigés par Michel Raskine (la palme à Maurin Olles, éclatant dans une scène de crucifixion moderne), criant, courant et participant dans un jeu de géométrie scénique sans rupture à mettre le récit poétique de Tsipos -traduit par Myrto Gondicas– en vie : les émotions sont vives, presque exacerbées ou outrancières ; il règne en effet dans le chaos décrit par l’auteur grec une véhémence, une colère digne et insoumise que la jeunesse incarnée par les acteurs de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne magnifie. Comme une solution presque évidente, cette jeunesse semble incarner ce qui pourra donner du sens à la souffrance d’une nation, d’une ville (on devine Athènes et la Grèce, ses multiples et récentes répressions, émeutes ou montées du racisme ou de la pauvreté).

Sur scène, aucun éclairage particulier, aucun décors installés : le spectacle est ancré dans le monde qui l’entoure, il n’emmène “ailleurs” que par la force du texte et de l’interprétation, jusqu’à provoquer par moment des moments dignes d’un théâtre d’Eschyle moderne -des chœurs juvéniles et pragmatiques-. Tout objet du quotidien ici constitue les accessoires ou les éléments du décors nécessaires : T-shirts bouteilles (qui serviront de percussions), bouquets, sacs de papier troués sur les visages, plots de circulation, mégaphones, tout est issu d’un quotidien mais se retrouve alors chargé de connotations et de symboliques, tantôt répressive, tantôt politique, tantôt chargée d’espoir…

Dans Nature Morte, le rythme est soutenu, comme l’inévitable mouvement de révolte des pays en crise, ou l’enlisement insupportable dans la pauvreté : le texte est récité sans pause, les décors sans cesse chamboulés par les comédiens. Aucun répits  ne semble trouver sa place. Jusqu’à ce moment suspendu, étrange, tel une parenthèse apaisante, ou rêvée : la voix-off (qui lança le début du spectacle, et qui interpelle les comédiens à la manière d’un metteur en scène invisible) propose alors “une pause”. Ce n’est pas l’entracte, contrairement à ce que pensent certains spectateurs. Les comédiens s’arrêtent de jouer et, devant le public, entament un long moment d’apaisement : certains boivent, d’autres jouent du trombone, d’autres utilisent leur smartphone, jusqu’à ce que chacun se mette à chanter, à l’unisson. Comment interpréter cette étrange suspension du temps, si ce n’est en comprenant que cette jeunesse combattante, emportée, politique et engagée ne vit pas, ou si peu, ces instants paisibles et détachés, insouciants, qu’elle devrait vivre : le monde en crise livre l’angoisse, la peur, et la colère. Raskine offre en un instant de mise en scène, en brisant l’élan dynamique, une image forte du paradoxe du monde. La pause des comédiens est ici un instant symbolique.

L’écriture de Manolis Tsipos, bouleversante de poésie, est une prose aux allures d’Aimé Césaire, mêlant à l’intention politique ou sociétale la violence du propos. Chargée d’images et d’invectives puissantes, les mots de Tsipos ne font pas que donner l’intention d’un auteur aux constats tragiques ou amers, ils incarnent un élan dynamique et collectif, et donnent à penser le monde pour agir sur lui. La cohérence du lien entre les comédiens et les mots de l’auteur qu’a réussi à mettre en place Michel Raskine est une prouesse littéraire et théâtrale qui ne peut que provoquer un profond respect.

La nature est morte, peut-être, le théâtre, lui, en sort bien vivant !
Rick Panegy

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