[Comédie Musicale – Critique] Singin in the Rain – Robert Carsen

“Il brille dans mon cœur comme il pleut sur la scène” corrigerait Verlaine en voyant cette nouvelle production réussie du Théâtre du Châtelet. Adaptée du cultissisme Singin’ in the Rain de Stanley Donen et Gene Kelly, la comédie musicale éponyme, version scène, envoie à la figure du spectateur béat la joie et le plaisir recherché !

Pourtant, on ressort de cet élégant spectacle avec l’envie de revoir le film, la caméra y était aussi tourbillonnante que les pieds de Gene Kelly. Dans le spectacle, malgré les qualités des numéros dansés (chorégraphies de Kelly et Donen retravaillées par Stephen Mear), l’énergie des comédiens, l’utilisation des décors, de la vidéo, les astuces d’une mise en scène “réversible” ou les lumières parfaites de Robert Carsen et Giuseppe Di Lorio, le sentiment d’un certain statisme ou d’une certaine distance, de fait, flotte tout de même. Car en effet, quels qu’auraient pu être les efforts de l’équipe (celle qui avaient brillamment remis My Fair Lady en vie en 2009 au Châtelet) la comédie musicale au théâtre ne sera jamais un film… Et pour ne prendre que le seul exemple de la célèbre scène de la chanson Singin’ in the rain, dans le film de 1952, la caméra s’y élevait, les travellings latéraux et arrières s’y succédaient ; des plans aériens sur les rues désertes ou en plongée sur le visage de Gene Kelly y interrompaient la longue balade chantée à travers une ville, qui nous semblaient alors perdre tout repère, toute distance et toute réalité. Nous étions dans la pluie, nous étions avec Gene Kelly, nous chantions d’amour. Le plateau, par nature, empêche cette proximité et ces possibilités. La communion et le rêve en sont quelque peu amoindris…

Ceci étant posé, nul ne sert de déplorer l’impossible. La question, qui suivait l’attente, était celle qui consistait à se demander si le show allait procurer un plaisir de spectateur et la scène être honorée par la qualité. Robert Carsen à la tête du projet, son talent en bandoulière (et l’expérience de mise en scène, de l’opéra à la comédie musicale, du Metropolitan Opera à Bastille en passant par Salzbourg), la production Singin’ in the rain accouche d’une œuvre maitrisée et solide. Elle s’habille d’un chromatisme Noir et Blanc élégant et subtil (pour embrasser la nostalgie et rendre hommage à une époque), que certains pourront regretter, ou rapprocher d’un contresens au regard du film, lui étant pour le moins haut en couleurs. Pour les fines bouches, le choix du Noir et Blanc pour l’adaptation d’un film qui rend hommage au progrès technique (le passage du cinéma au film parlant) peut être considéré comme discutable. Et pourtant, ce qui importe, c’est cet équilibre esthétique indéniable, et qui permet surtout quelques jaillissements de lumières et de couleurs, dans les numéros de claquettes ou dans la reprise éclatante finale de Singin’ in the rain.

On se délecte des reprises -délicieuses madeleines- de You are my Lucky Star, Good Morning et autres standards interprétés avec brio par la troupe : Dan Burton, parfait en bellâtre romantique, fier et arrogant mais sensible, et qui campe un Don Lockwood presque plus supportable que Gene Kelly ; la douce Clare Halse, habituée des planches du West End, en Kathie Selden ; mais surtout Emma Kate Nelsen, hilarante en Lina Lamont, vedette du muet incapable de passer le cap du cinéma parlant, voix nasillarde horripilante mais désopilante, dont la présence scénique et comique est largement à la hauteur de la mémorable Jean Hagen du film.

Après un début de spectacle un peu (très) lent, aux transitions nonchalantes (interminable générique de début), Singin’ in the Rain alterne les moments de grâce, d’émerveillements visuels, de comédie franche, de romantisme ou de numéros de claquettes ; il fait dialoguer scènes muettes, parlées ou chantées et fait se succéder l’écran à la scène, enchaînant les glissements des espaces jusqu’à faire s’achever l’histoire dans la salle même, au milieu des spectateurs.

Nous revoilà alors dans l’histoire, dans le chant, dans le rire et l’amour, le sourire au coin des lèvres et c’est déjà beaucoup.

Rick Panegy

[alert variation=”alert-info”]Au Théâtre du Châtelet du 12 au 26 mars 2015, du 27 novembre 2015 au 15 janvier 2016

(Nef du) Grand Palais du 27 novembre 2017 au 11 janvier 2018

Durée: 2h40[/alert]