[Théâtre – Critique] Affabulazione par Stanislas Nordey

En s’essayant une nouvelle fois au théâtre de Pasolini, poétique, polémique et incisif, Stanislas Nordey confronte encore le poids de l’âpreté des mots du dramaturge italien à l’idée de la force physique qu’il porte en lui. Son Affabulazione est un voyage dans une tragédie masculine universelle, dont la franchise côtoie l’élégance.

En incarnant un père confronté à l’accouchement de sa propre rupture, Nordey donne vie au constat brutal de Pasolini : non loin d’OEdipe, les liens familiaux père / fils sont constitués de saillies tranchantes, que le temps, inévitablement, révèle à ceux que le sang unit… De la mère tout fut dit, de Sophocle à Freud. Du fils, presque. Mais du père, et de la révélation de sa lente mort d’homme, peu fut réfléchi, ou osé, et aussi radicalement mis en forme dans un texte formidablement poétique de l’auteur italien : la mort du père, c’est le constat en même temps amer et nostalgique de sa propre chute du trône de la virilité, duquel le fils le pousse, puissant bien qu’innocent, conquérant bien que naïf, irradiant d’une sexualité emplie d’une vitalité inébranlable, alors que celle du père est fléchissante. La crainte du père, révélée par le constat d’un fils-homme et non plus d’un fils-enfant, peut-être bientôt fils-père lui-même est accompagnée de fantasmes et de projections : rejet de la jeune femme (l’amie du fils), en qui le père voit l’objet de sa propre déchéance future. Le fils adoré (Thomas Gonzales) dans lequel le père voyait son reflet, un double de soi, roi comme lui-même , est désormais le rival imbattable, auquel le temps s’allie sans illogisme. Le père tue le fils roi, c’est un régicide comme l’appelle Pasolini. Et sur scène, un combat, armé de mots, d’un père face à la révélation de sa déchéance, à la fuite de sa masculinité vigoureuse… Un ensemble presque troublant de fragilité psychique…

Et Nordey, fidèle à ses propres codes, embarque avec un physique impressionnant cette épopée de verbes, déclamant face public les monologues directs de Pasolini, adoptant toujours ses poses si peu naturelles, mais quasi “sur-expressives”, et récitant encore ses textes avec une scansion presque paradoxale. Charismatique, habité, le nouveau Directeur du Théâtre National de Strasbourg incarne sur scène la force virile du dernier instant que ce père ne veut pas perdre…

A la fois sur scène et à la mise en scène, Stanislas Nordey incarne un personnage à l’égo immense mis à mal par la Nature. Sa mise en scène, sobre, minimaliste bien qu’imposante, fait se confronter la grandeur supposée du père à l’environnement. Progressivement, les rapports sont inversés : remplissant d’abord de toute sa virilité le vaste espace des pièces de la villa bourgeoise, le père est par la suite perdu entre les murs mouvants du décors, autant que son esprit s’embrouille. Avant de passer à l’acte meurtrier, il est étouffé par le poids des toiles démesurées qui l’entourent, leur charge égotique et symbolique en masse culpabilisante, toutes rassemblées dans une même scène. Le père rencontre tantôt l’ombre de Sophocle (décevant Raoul Fernandez), tantôt une Nécromancienne (Véronique Nordey) et est suivi d’un musicien (Olivier Mellano) qui semble être le chœur moderne de cette pièce : la tragédie grecque revient comme la référence à ébranler ; elle se terminera, comme nécessaire, par l’acte définitif. La scénographie est parfois mi-grotesque mi-comique (la mère de Stanislas Nordey lance quelques traits humoristiques, passage un peu appuyé), mais le ton, dans l’ensemble reste lesté d’un pesante fièvre névrotique, malgré son aspect souvent ironique.

Fidèle à la verve de Pasolini, l’artiste qui combattit tous les fascismes (qu’ils soient politiques, dogmatiques, sexuels, économiques, phallocratiques ou bourgeois) Nordey met en scène le fascisme du temps, celui de l’inéluctable, autoritaire et tyrannique. Et il montre le drame de la puissance, lorsqu’un homme se révèle à sa friabilité inexorable.

Rick Panegy

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  • AU TNB – Théâtre National de Bretagne du 17 au 21 mars 2015
  • Au Théâtre National La Colline du 12 mai au 6 juin 2015[/lists]