[Festival d’Avignon 2015] N051 Mu Naine Vihastas / Ma femme m’a fait une scène… du Teater N099

[alert variation=”alert-info”]/ EN BREF / TN051 Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances (“Mu Naime Vihistas“) est une création de Ene-Liis Semper et de Tiit Ojasoo, fondateurs du Teater N099. Compagnie éphémère, ils numérotent chacun de leur spectacle dans l’ordre décroissant. Celui-ci porte le numéro 51, ils en sont maintenant au numéro 45. Dans une dizaine d’années, le Teater N099 fermera donc ses portes. Le N051 est un spectacle performance où la frénésie côtoient l’humour et la réflexion sur le rapport de l’individu à l’image. La très bonne surprise de ce début de Festival 2015![/alert]

Du quotidien et de l’Histoire (qu’elle soit personnelle ou collective), il ne reste souvent en mémoire que quelques images, sans qu’on ne les ait véritablement choisies. Ou peut-être ne reste-t-il en réalité que les souvenirs que nous avons nous même construits : souvent en choisissant, sans vraiment avoir de méthode, parmi des images qui nous ont marqués, des photographies ou des œuvres… N051 (traduit assez peu élégamment Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances) interroge ce rapport à l’image, aux images, et à ce qu’elles déséquilibrent dans son rapport à soi-même, à son passé, et dans la mémoire même de l’autre. Il sonde la place désormais primordiale de l’image dans la constitution du souvenir. Il illustre la question de l’impermanence ou de la fragilité. Le spectacle questionne aussi, non sans humour, ce qui relèverait d’un aplanissement des valeurs, dans une société où toute image, par un processus d’accessibilité et de vulgarisation technique, relève désormais du banal ou du quotidien.

Théâtre de performance et d’installations, énergique, insolent et souvent très drôle, N051 transcende avec une véritable impertinence la trivialité de son récit. Partant de la simple histoire d’un homme qu’une femme a quitté, détruisant en partant tous les clichés de vacances, Ene-Liis Semper et Tiit  Ojasoo (créateurs de la Compagnie du Teater N099) dérivent sur un spectacle moins narratif, fait d’explosions d’images et de sons. Passées les dix premières minutes d’exposition, silencieuses, où l’homme quitté s’installe seul dans une chambre d’hôtel, et le noir soudain et fracassant qui s’ensuit, la catharsis est continue. Ce sont alors, en effet, sept personnages qui débarquent d’on ne sait où, à qui l’homme va demander de recréer les clichés détruits (dans une frénésie spectaculaire), à partir de ses souvenirs. Le surréalisme côtoie l’absurde. On pense un peu à l’humour singulier de Kaurismaki. Incarnant tantôt le fils de l’homme, sa femme, sa fille, un voisin de vacances (…), les sept inconnus vont reconstituer les clichés déchirés. A partir de ce dont l’homme se souvient : il y a déjà ici un premier questionnement. De la photographie ou du souvenir, lequel des deux influence l’existence de l’autre ? Recréant artificiellement les clichés, les tableaux sont parfois formidablement saugrenus : la montagne est conceptualisée par le bras d’un des sept étrangers, la photo du fils allongé dormant sur le ventre de son père doit être faite avec un jeune homme d’une vingtaine d’années, la grotte visitée doit être symbolisée par un drap relevé etc…

Chacune des photographies est réalisée en direct, s’affichant instantanément sur un mur côté jardin. Lors de plusieurs passages délirants où les situations dégénèrent sur des musiques énergiques et des lumières stroboscopiques, les sept comédiens deviennent alors radicalement performeurs, devant enchainer à une vitesse fulgurante des dizaines de clichés différents. Et sans filet (aucune photo de “réserve” n’est prévu en régie!) : un cadrage raté, un décalage dans le temps (comédiens en retard…) ou une pose manquée et c’est l’équilibre du spectacle qui s’en trouve fissuré. L’idée d’une certaine fragilité de l’image par rapport à la réalité présente surgit en filigrane : entre le fixe et l’immobilité d’une situation capturée par l’œil de l’appareil et le vécu, l’exaltation et le mouvement de l’événement photographié, la réalité est déformée. Le spectateur assiste à ce paradoxe de la “représentation” d’un réel par l’image.

Faisant fi de certains codes narratifs élémentaires (Qui sont ses personnages ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur histoire, leur lien avec le personnage principal ?), Semper et Ojasoo diluent les repères temporels, faisant se croiser les souvenirs et le présent : les sept inconnus n’appliquent plus seulement les consignes de l’homme quitté, ils s’emparent de sa mémoire en incarnant ses souvenirs, intervenant dans leur réalité, comme s’ils étaient eux-même présents lors des clichés authentiques. Habilement, les metteurs en scène inversent peu à peu le curseur du leader : les inconnus prennent lentement le dessus, s’emparant de l’appareil photo.

En somme, l’image semble être aujourd’hui la propriété de chacun : des clichés de famille exposés sur la toile aux photos ou peintures célèbres de la culture commune, tout rapport aux images est désormais lissé. Quelles qu’elles soient, les images peuvent être la propriété de tous, la création de tous ; toute image -stockée numériquement ou montrée à ses relations- est nivelée à un même degré d’importance. Pour preuve dans N051, ces photos recréées sur scène instantanément, qui reproduisent tantôt Man Ray ou Jacques Louis David, tantôt Nan Goldin ou Larry Clark  (etc) au milieu des photos sans intérêt ou trash prises dans le délire de l’instant, donnent à l’exception la valeur du commun. A l’image de cette histoire privée banalement universelle : il y a dans cette rupture de couple vécue comme un drame privée une valeur tristement commune à tous…

Au final, derrière l’exaltation, il y a une note de pathétique et de mélancolie dans cette évaporation de la mémoire.

Rick Panegy

 

Rick Panegy