[Théâtre – Critique] Richard III de Thomas Jolly

[alert variation=”alert-info”]Après l’aventure titanesque Henry VI (spectacle de 18h), Thomas Jolly et sa Piccola Familia achève l’adaptation de la première tétralogie historique de Shakespeare avec le célèbre Richard III. Le style, toujours très visuel, très “punk-pop”, outrancier et emphatique, débordant d’esthétique clinquante, reste fidèle à l’esprit entertainment du précédent spectacle. Pourtant, bien que généreux, ce Richard III n’atteint pas la qualité et la communion exceptionnelle d’Henry VI, la faute à une philosophie de l’esthétique, cultivée dans un théâtre de verbe et de tourments… Richard III, ou l’histoire d’un chainon manquant.[/alert]

4h30, soit quatre fois moins long que le précédent opus, Henry VI, qui maniait déjà représentation et interactions, faisant glisser le récit tragique en aventure feuilletonnesque, aux allures de communion festive. Las, Richard III ne réitère pas ce plaisir. Bien que l’esthétique et la démarche soient sensiblement identiques, il manque dans ce portrait du roi assassin l’élan sincère de la démesure naïve qui transpirait d’Henry VI. Ici, tout est maitrisé, réfléchi, donnant le sentiment d’avoir été pensé de telle sorte à ne pas s’éloigner trop des clefs qui firent la réussite d’Henry VI. Un sentiment d’une certaine prudence qui, ici, contraste amèrement avec la prise de risque du précédent spectacle. Celui-ci, visuel, démonstratif, sonore et lumineux, résonnait comme un show excessif de teenager assumé. Richard III, lui, reste spectaculaire ; il est impossible de lui faire le procès de la pingrerie : tout est très généreux. Mais il subsiste, à la fin du spectacle, l’impression amère de quelque chose d’inabouti, ou d’incomplet, bien qu’il ne soit absolument pas paresseux : la masse de travail est indéniable.

Quel est donc ce chainon qui manque pour que l’ensemble honorable dépasse la qualité ou le potentiel pour atteindre le spectateur au cœur ? Deux éléments, principalement. Car, en effet, à bien y réfléchir, il ne manque pas grand chose à Richard III : il y a bien ici une vision esthétique, incontestablement, un travail de qualité sur la lumière (bien qu’on regrette l’utilisation excessive du faisceau lumineux style “laser”, quais-systématiquement couplé à un effet sonore…), des comédiens investis (toutefois, on regrette un peu la diction, parfois trop déclamatoire), une énergie et une générosité, peut-être même une proposition de lecture (un monde de surveillance où écrans vidéos se multiplient…). Et pourtant, il y a dans Richard III ce chainon manquant, cet élément qui fait que, malgré tout, le plaisir n’est pas total. Il réside -c’est un point de vue- dans la volonté de Thomas Jolly de mettre en scène un spectacle (presque) totalement hors-champ. Richard III est truffé de meurtres successifs, par exemple, que le metteur en scène-comédien a décidé de ne pas monter, a contrario de son Henry VI de 18h qui en était généreusement rempli : les batailles épiques, les meurtres détaillés, les procès étirés, les funérailles dramatiques et les apartés nombreuses ponctuaient la narration. Cette fois-ci (est-ce une contrainte de production qui lui aurait imposé une durée “raisonnable” ?), les aventures cruelles de Richard III selon T.Jolly n’exposent que le verbe : la machination, le complot, le tourment. Mais jamais (sauf la bataille finale contre Richmond, assez vite expédiée cependant) Thomas Jolly ne montre ces moments de non-texte, ce qui faisait la qualité et la cohérence de son Henry VI. Cohérence car en effet, le théâtre de Thomas Jolly est d’abord visuel, un théâtre quasi-graphique où le spectacle est à prendre au premier degré. Dans Henry VI, le jeune metteur en scène avait su donner libre court à ce style, de l’expression la plus puérile du jeu au sens propre à la mise en place d’éléments spectaculaires, jusqu’à l’esbroufe et la fantaisie. En cela, son Richard III n’atteint pas cette cohérence : le style est toujours spectaculaire, démonstratif ou visuel mais le metteur en scène ayant cette fois-ci évité de monter les instants du récit qui permettaient le “show”, il n’offre alors plus que le théâtre de texte, de mots, de verbe. C’est dommage, car la forme ne correspond donc plus vraiment au style… Le verbe est écrasé par le poids de la machinerie d’images et de sons. Sans cette “auto-censure” regrettable (peut-être non voulue), son Richard III auraient probablement été une aventure excessive et boulimique, une gourmandise spectaculaire trop généreuse qu’on aurait su apprécier pour ses excès, comme Henry VI. En prenant le temps de nous embarquer, et de nous montrer…

La seconde raison, corrélée à celle-ci, vient ponctuer chacune des deux parties du spectacle : si chacune s’assombrit des maux de la tragédie, de l’inévitable élan de mort, et si chacune s’obscurcit des tirades poétiques de Shakespeare clamant l’inéluctable destinée, elles se ponctuent paradoxalement sur ce qu’elles n’ont pas su donner auparavant : cette exagération, cette démonstration presque circassienne de ce qui n’est pas dans le texte. Durant chaque partie, les meurtres sanglants, les crimes, les tableaux purement représentatifs quasi-ludiques comme dans Henry VI sont absents, laissant place à la déclamation du texte dans un ensemble qui parait assez statique… Qu’importe, Thomas Jolly délivre en guise de “rattrapage” deux shows “gigantesques” pour conclure ces deux parties: une chanson en version concert de rock juste avant l’entracte et un final en mode “post générique de fin explosif après la fin“. Ces deux moments résonnent alors comme une excuse du manque qu’on déplorait plus haut…

En réalité, ce Richard III est une déception car son tout est inférieur à la somme de ses parties. C’est une frustration et une déception qui dépassent la qualité certaine de faiseur d’images et de showman de Thomas Jolly : le public, toutefois, semble conquis dans son ensemble, il vient en masse, jeune et parfois novice. C’est une qualité qu’on ne peut ôter à l’artiste et à sa compagnie la Piccola Familia… Pourtant, son roi sanguinaire est assez caricatural ; il peine à être soit fascinant soit bluffant : body pailleté, doigts crochus, plumes et maquillage, voilà Richard III qui frôle le conte pop sucré-acidulé, le trash de strass, le gothique d’apparat : cela aurait pu être totalement tragico-décallé, si Thomas Jolly avait su nous montrer à chaque instant du récit son délire visuel et pléthorique.

Quitte à jouer la démonstration, il aurait peut-être mieux valu montrer, tout, et éviter de faire dire, principalement…

Rick Panegy

 

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