[Théâtre – Critique] Pièces Courtes 1-9 de Maxime Kurvers

La structure est limpide, explicite. Neuf pièces courtes composent l’ensemble du spectacle, tirées d’une expérience des comédiens à la lecture d’énoncés, écrits sur une feuille et lus à haute voix aux spectateurs. Ceux-ci sont les complices de ces expériences théâtrale : une feuille leur est donnée en début de spectacle, listant les “thèmes” des neuf pièces à venir. “J’essaie d’avoir une idée“, “je me laisse dire une utopie communiste“, “j’essaie d’accepter mes émotions“… Autant d’annonces rédigées à la première personne, qui laissent entrevoir l’effacement de la limite entretenue et usuelle entre le spectateur et le comédien dans le théâtre conventionnel. Un glissement de la représentation à l’expérience commune. Ce “je” est universel, puisqu’il est tout à la fois le comédien (alors même qu’ils sont en réalité deux, se succédant sur la scène) que le spectateur, à qui l’invitation est semble-t-il lancé de partager ici la réflexion sur le théâtre d’avant-garde et sur les contours de la représentation.

Maxime Kurvers, en faisant de ces neuf pièces courtes des espaces d’exploration pour les comédiens, laisse apparaitre, bien au delà d’un spectacle purement narratif, la multiplicité des pistes performatives lorsqu’elles sont issues d’altérations du quotidien et de questionnements autour de la symbolique dramaturgique. Chacune des pièces est ainsi une réduction de ce que peut-être un axe dramatique dans le théâtre : “j’essaie d’accepter mes émotions” est une réduction de la tragédie, chacun des comédiens se succédant, et se livrant à une progression dans l’émotion, jusqu’aux pleurs. “j’essaie de voir quelques arbres” est une réduction de ce que peut-être la scénographie : on y accroche sur le mur en fond de scène, durant de longues minutes, une affiche hors-propos dont la mise en regard avec l’énoncé appelle en même temps à une réflexion sur la représentation du réel et sur la distension de la scénographie contemporaine. Encore, “j’essaie d’avoir une idée” semble être la réduction d’une écriture dramatique, réduisant le questionnement dramatique à la lecture hasardeuse d’un aphorisme dans un cookie fortune. “Je m’initie à l’amour” efface les frontières entre spectateurs et scène, et fait exploser la limite des lieux et de la maitrise de l’espace et du temps dans la représentation théâtrale : c’est en surfant aléatoirement sur chatroulette que le comédien, sur scène, un ordinateur posé face public, attend qu’un chatteur accepte de rester en “dialogue”, avec un gradin de spectateur en guise d’interlocuteur et un solo spontané sur Rihanna du comédien, déchainé. On n’est pas loin de Jérôme Bel (qu’on retrouve beaucoup dans la séquence “Je m’initie à la musique classique“.

Chacune des pièces courtes qui suit est à l’image des précédentes: elles sont autant d’explorations des limites des processus théâtraux, des marges de manoeurvre toujours réduites lors des représentations, qu’essaient ici de repousser le jeune metteur en scène et ses comédiens. Maxime Kurvers définit lui-même chacune de ces pièces courtes comme des “métonymies”. Nous les ressentons presque comme des allégories des piliers dramatiques, dramaturgiques ou scénographiques d’un théâtre qui repousseraient les codes post-modernes…

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[blockquote cite=”Maxime Kurvers “]Pour Moi, chaque pièce est une sorte de métonymie…[/blockquote]

Par moments, ces pièces s’étirent, un peu trop, croisant la performance du comédien à l’expérience du spectateur, sans que l’on ne sache comment ni pourquoi la gestion du temps et de la durée s’imbrique dans le mécanisme représentatif de Kurvers. “J’apprends à me battre” par exemple, est un long moment sensoriel où les lumières et le son résonnent au rythme des symboles de guerre : la comédienne est absente de la scène, elle s’est assise dans le public, comme pour signifier que le quidam se forge aussi par ce à quoi il assiste au théâtre. La représentation est aussi source d’imprégnation. Cette séquence dure longtemps, très, sans qu’on y saisisse pourquoi elle ne durerait pas moins… Au même titre, la séquence “Je me laisse dire une utopie communiste“, à mi-chemin entre l’ASMR et l’illustration du cliché, met Hölderlin au centre du questionnement du code mais s’étire, y compris dans la répétition. De cet étirement, qui ne semble pas être un levier dramatique, et apparait hélas parfois comme un artifice (qu’il n’est sans doute pas), Kurvers dit lui-même qu’il “n’est pas un choix” mais “une répercussion des expériences” faites par les comédiens. Si ces expériences ont, malgré leur aspect théâtral, “un degré de réalité, la temporalité est devenue ainsi, plutôt étirée”. Mais pour ne pas risquer “un spectacle académique”, Maxime Kurvers désire rester sur un “régime d’expériences”.

Un régime d’expériences que Maxime Kurvers pousse jusqu’au bout, jusqu’à la dernière pièce, “Disparaître“, qui rompt évidemment avec les codes de l’épilogue, de l’acmé en faisant se fondre comédiens, spectateurs, metteur en scène, régisseurs, personnel du théâtre, lieu du théâtre (salle, couloir, guichets…) pour définir autrement le théâtre. Un théâtre sans lignes, sans notes, sans fin. Un théâtre qui ne se soumet pas à l’ordonnance ou à la loi implicite.

Rick Panegy