[Spectacle] La trilogie des Contes immoraux (pour Europe) de Phia Ménard

♥♥♥

Par

Rick Panegy

“En marche”

Répondant à l’invitation de la Documenta de Kassel pour travailler autour des thèmes “Apprendre d’Athènes” et “Pour un Parlement des corps“, Phia Ménard fait exploser, avec sa trilogie “Contes immoraux“, les lignes d’une démocratie malade, d’une Europe en danger et rongée par le capitalisme et le patriarcat. A travers un spectacle performatif proposant des tableaux d’une rare intensité, et embrassant comme à son habitude la ligne cathartique, elle exhorte le citoyen à la remise en marche d’un nouvel ordre, à la réécriture totale d’une nouvelle histoire.

D’abord, la “Maison Mère“, nom du premier volet de la Trilogie : ce temple grec que Phia Ménard, en guerrière flegmatique mais déterminée, sorte d’Athéna punk, va ériger une heure durant, avec difficulté et acharnement, à l’aide de lances en guise d’attributs divins. Un immense carton étalé sur le plateau que la performeuse va plier, tordre, scotcher, lever, tourner, tronconner pour en fabriquer ce qui symbolise l’origine de notre démocratie, la naissance de notre Europe. Mais l’érection du temple est laborieuse, elle révèle les épreuves et le chemin encombré qu’a traverse l’Europe dans sa propre construction. A l’arrivée ? Un temple de carton fragile, si frêle et vulnérable qu’il en sera détruit, dans un final cathartique que seule Phia Ménard sait proposer, aux images en même temps soudaines et qui s’installent lentement, sans crier gare. Phia Ménard, en déesse de la Sagesse, observe ce symbole prendre fin, dans un hurlement silencieux, constatant impuissante la chute d’une démocratie pervertie, dont les bases n’ont été qu’illusions : l’échec est indubitable ; sur les ruines d’une Europe aliénée, altérée, presque désormais avariée, il va falloir reconstruire, renaitre…

Regardez-moi cette démocratie vide et absente!

Par une transition sublime, qui fait passer d’un plateau dénudé aux couleurs orangées et lumineuses à un univers sombre, monumental et magistral, Phia Ménard installe son second volet, “Temple père“, longue catilinaire visuellement saisissante, moquant le patriarcat systémique du capitalisme dans lequel nos démocraties européennes se sont fourvoyées. Des chants et des injonctions dans plusieurs langues d’Europe accompagnent la mise en place d’une immense tour, grise, métallique, quasi-industrielle. Nos démocraties ont été corrompues par une idéologie malsaine. L’attaque de Phia Ménard est franche et brutale. L’univers de ce deuxième chapitre mêle le steampunk et les inspirations sado-masochistes : la prêtresse, talons hauts et semelles compensées énormes, domine une équipe d’ouvriers invisibilisés dans leurs costumes et leur cagoule sombres ; son décolleté agressif et ses ordres autoritaires maintiennent ces êtres réduits à l’état de factotum. Le symbole d’une puissance capitaliste réduisant à un état d’esclave moderne le citoyen explose à mesure que l’installation se met en place, au rythme de musiques et de sons sans cesse plus oppressants. Ce second volet souffre d’une longue mise en place, qui finit par couper quelque peu la dynamique, mais l’élan sombre et politique tient en haleine, emportant le spectateur dans un final qui dégouline la domination, la puissance sans cesse plus égotique des patrons du nouveau monde : les ouvriers esclaves font tourner la tour qu’ils ont eux-mêmes construite, à la gloire de ceux qui ont déjà le pouvoir. La jouissance de la maitresse de cérémonie, allégorie d’un libéralisme effréné, clôt ce chapitre magistral aux dimensions colossales dans un jeu de lumière quasi-futuriste. L’avenir est incertain. Jusqu’où cela ira-t-il, semble déploré et alerté Phia Ménard.

Dans la dernière partie, “la rencontre interdite“, qui rompt radicalement avec la bruyante diatribe qui a précédé, le silence habite le plateau, sur lequel trône cette tour gigantesque, vestige de la société ultra-libérale : nue, et seule, Phia Ménard d’un geste radical et soudain, exhortera à la mise à mort d’un système qu’il est temps d’achever.

L’art de Phia Ménard ne s’est jamais encombrée de subtilités prudentes dans le propos : ses combats et ses engagements sont entiers. De son sublime Vortex, où elle racontait de la manière la plus brutale son parcours personnel, de sa transition à l’accouchement de sa nouvelle et réelle identité, passant de Philippe à Phia, à Saison sèche, où elle fracassait le patriarcat dans une performance collective sans détours, son art a toujours fasciné par la beauté plastique, par un savoir-faire performatif unique et par une protestation absolue. Sans être agressif, moraliste et donneuse de leçon, son militantisme honore sa sincérité et son honnêteté : deux qualificatifs qu’elle tente de partager avec le public quand, face à lui et nue, elle invite à, ensemble, embrasser une Révolution et mettre fin à la mascarade.

Vu au Festival d’Avignon 2021

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