[Théâtre – Critique] Dans la solitude des champs de coton de Roland Auzet

[alert variation=”alert-info”]/ EN BREF / Dans un spectacle où l’audace se mêle à l’artifice, la performance des comédiennes restent d’une incroyable qualité, révélant la beauté symbolique et métaphysique du texte derrière son lyrisme assumé. Étonnant mais pas déplaisant. [/alert]

Il n’y a pas d’amour“, déclare l’acheteur au dealer à la fin de la pièce de Bernard-Marie Koltès. C’est donc de cela au fond dont il s’agit ; d’amour… Dans le texte littéraire de Bernard-Marie Koltès, pièce lyrique et poétique de 1986, le huis-clos à deux personnages fait la part belle au verbe, qui frappe le tempo du drame qui va se jouer. Un drame humain, fatalement et banalement humain : inévitable aussi car guidé par l’essence même de la nature de l’Homme. Posséder ou offrir pour posséder, offrir ou posséder pour s’offrir… Derrière un discours sur le deal, la pièce Dans la solitude des champs de coton est une mine de regards désabusés ou de constats désillusionnés sur les relations.

Il n’y a pas d’amour” insiste l’acheteur. Mais, le fond de cette solitude, c’est qu’ il ne semble y avoir que l’amour… Dans la solitude des champs de coton narre l’histoire, banale, anecdotique d’un dealer et d’un hypothétique acheteur qui se croisent un soir, dans un lieu indéfini. Leur conversation, leur argumentation, leur négociation sur un produit à dealer dont ils ignorent même l’identité ou l’existence finit par faire glisser le récit d’un fait isolé (théorique) vers l’universalité d’une vérité humaine (symbolique) : le désir guide les pas de tous ; l’intimidation, la séduction constituent la nature humaine. Elles conditionnent les relations. Consciemment ou inconsciemment, l’Homme procède par manipulation. Et chacun semble, dans sa vie, à la lecture des mots de Koltès, dealer ou acheteur. De désir, ou d’amour. Dans la solitude des champs de coton raconte comment chacun est animé par cette quête de désir ou d’amour : en étant prêt à offrir, à donner -le dealer- (mais toujours en échange de quelque chose, car au fond c’est un deal… Il n’y a pas d’amour gratuit) ou en étant dans la posture du refus de quête, un refus d’offrir et une volonté de recevoir, de pouvoir refuser -l’acheteur.

En d’autres termes, il y a ceux qui veulent offrir, mais souhaitent être chéris pour cela, mais qui ne sont pas prêts à céder ce qu’ils possèdent sans contrepartie. “Aimez-moi, je vous offre quelque chose” semble crier le dealer (Anne Alvaro) à l’acheteur. Et il y a ceux qui refusent d’accepter, qui ne donne rien, mais qui ne souhaitent qu’on ne cesse de leur proposer. “Aimez-moi, proposez-moi beaucoup, je suis là pour accepter, à la condition que cela me plaise” semble réponde l’acheteur (Audrey Bonnet) dealer.

Doux-amer, et fataliste, le texte de Koltès se termine sur un funeste bilan : après le dialogue et la négociation, le conflit. Et la mort, pas le bonheur… Là où tout s’oppose, rien ne se complète vraiment : ici le dealer et l’acheteur s’opposent, répondant aux débats sur l’illicite et le licite, sur l’Homme et sur l’Animal  ou encore sur le fort et le faible…

Initialement prévu pour deux hommes, montés trois fois par Patrice Chéreau (avec Pascal Grégory ou Laurent Mallet et Chéreau lui-même), la version de Roland Auzet ici est radicalement différente, ce qui en fait une richesse indéniable mais une étrangeté artificielle un peu déstabilisante et, peut-être pas nécessaire… Joué par deux femmes, les deux personnages principaux “l’acheteur” et “le dealer” perdent ainsi en incarnation et en réalisme : l’ensemble s’évapore dans une sorte de représentation d’idées, d’allégories universelles. L’ouverture au symbolique est grossie et facilité avec succès en faisant interpréter les deux hommes par des comédiennes. La musique, composée par Roland Auzet lui-même, contribue à l’étrangeté de la situation, à faire de ce moment un état suspendu, un moment hors du temps. L’absence de décor, une lampe, brute, vers jardin, éclate les repères d’espace également. En cela, les choix de Roland Auzet servent la pièce : récit sans chair ni sexe, sans lieu, sans marque de temps, bornée d’une musique faite d’ambiance et de bruits d’animaux ; la portée métaphysique ou spirituelle est évidente.

Cependant, était-il nécessaire ou utile de faire porter micro aux comédiennes et casques à chaque spectateur pour y relayer les mots des comédiennes et le travail du mixage son d’Auzet ? Va-t-on au théâtre pour entendre les voix dans un casque, ou pour vivre le corps dans sa totalité sans dissocier ce que l’on voit de ce qu’on l’on entend ? La représentation s’affadit, se muant en forme spectacle 2D avec du son… Dommage d’autant plus que si l’ambiance sonore était diffusée dans la salle, comme traditionnellement, et les voix libérées des casques, qu’aurait perdu exactement le spectateur ? Pas grand chose… Ou peut-être le souffle des voix et l’intimité. Car, à dire vrai, entendre Anne Alvaro et Audrey Bonnet au plus creux de l’oreille, comme susurrant et pénétrant le secret de chacun pour lui révéler son exacte similarité avec la totalité de l’espèce humaine, est un réel délice, un plaisir d’amateur tant les mots sont tantôt battus, tantôt caressés, attendus ou balancés violemment. Les deux comédiennes excellent dans ce combat de mots et d’arguments, passant tour à tour de bourreau à victime, de la rhétorique au discours.

Étonnant aussi ce premier quart d’heure où les statuts de la représentation sont inversés : les spectateurs sont sur scène et les comédiennes déambulent dans les gradins. Pour mieux garantir “le fondement de la relation du récit intime” ou pour “révéler ou entrevoir les failles”. Artifice ou subtilité, pense-t-on d’abord… Probablement pas utile… mais peut-être plus efficace dans le dispositif de la création dans un centre commercial à la Part dieu à Lyon en mai 2015. Ici, le spectacle aurait sûrement été aussi bon en étant totalement joué sur scène. Une aventure Koltèsienne que le travail d’Auzet, risqué et audacieux, ne gâche finalement pas.

Rick Panegy

[icons icon=”info-circled” color=”#dd3737″ size=”18″] Crédit Photos © Chrisophe Raynaud de Lage